Jeanclos

 

 

 

Que dit le dormeur ?

 

Dormeur 1992 16x52x37 cm

 

         Les dormeurs dérivent d’une triple démarche : matérielle, érotique, régressive. Le premier dormeur est né de la rencontre « entre un geste et un état psychologique », état que Jeanclos décrit comme de « claustration, de nidation, de retour à la mère, de retour au livre ». Quant aux gestes, c’est d’abord cDormeur 1972 - 17x32x48 cmelui du battage pour évacuer les bulles d’air qui pourraient se trouver à l’intérieur, puis d’étaler la terre et d’en faire une couche fine. Cette seconde séquence des opérations est née du hasard, Jeanclos travaillait alors sur un plan incliné et voilà que cette masse de terre malaxée se met à « riper sur elle-même et à s’allonger jusqu’à devenir un mince drap de terre pouvant être modelé ». La sculpture qui est sortie de là était un petit personnage étendu sur un matelas et recouvert d’un drap de terre : le premier dormeur. Sans le geste – trouvé grâce à l’accident – d’étaler la terre et d’en faire une fine couche, il n’y aurait pas eu de dormeur. Mais il a fallu aussi l’état psychologique – la régression – sans lequel il n’y aurait pas eu non plus « la rencontre du sommeil et de la terre ». La genèse du dormeur est liée enfin à la relation de Jeanclos avec la terre humide, relation qu’il qualifie lui-même d’érotique, c’est-à-dire d’extrêmement vivante, de primaire, de sensorielle : « lorsque je traite de la terre, je parle du ventre. Quand j’ouvre un paquet de terre, c’est humide c’est doux, ça glisse. C’est quelque chose qui est de l’ordre de la maternité […] Ce dont il s’agit, c’est de sortir de ce matériau, de cette confrontation, de ces épousailles entre ce matériau et moi, quelque chose qui soit de l’ordre de l’enfantement ».Dormeur, 1972 17x34x48 cm

         On peut dire que le dormeur est une sorte d’autoportrait : « Oui, bien sûr, ce dormeur […] c’était moi, dormant, échappant à la vie de tous les jours et puis moi aussi, protégé […]. Disons qu’il s’agit d’abord de moi-même dans mon lit […] cette espèce de refuge que je vivais inconsciemment a déteint dans ma production, est apparu de manière subite ». Le sujet qui apparaît, couché, agrippé parfois à un coussin, est un je primitif, d’avant la conscience (ou fuyant le conscient), surgi de l’enfance menacée, qui a peur, qui s’enfouit dans le sommeil de la terre, dans la matrice de l’avant-naissance, pour être hors du temps : « Dorlotés dans l’argile, ils [les dormeurs] s’enterrent pour échapper […] aux fureurs d’alentour, ce cri toujours recommencé. »

         Freud caractérise le sommeil au point de vue psychologique comme un état dans lequel le dormeur ne veut rien savoir du monde extérieur. « C’est en me retirant du monde extérieur et en me prémunissant contre les excitations qui en viennent, que je me plonge dans le sommeil.» Mais ce sommeil est aussi un repos dans lequel le dormeur endort sa peur, pour au réveil, retrouver la vie, c’est une attente de la vraie vie :

« Il y a un enfouissement et en même temps une attente. Le dormeur s’enfouit comme un animal, Dormeur 1979 - 19x49x33 cmcomme une taupe, comme quelqu’un qui va chercher dans la poussière et dans la terre les ultimes éléments de survie dans l’attente d’une résurrection, dans l’attente d’un futur ».

Il est à la fois l’en-deçà du sujet et sa transcendance, l’infra-moi et l’humanité. C’est pourquoi il surprend Jeanclos, lorsqu’il naît d’un heureux hasard et de ce qui déjà chez l’artiste, en quête de son origine, cherchait à l’accueillir.

Il n’était pas prémédité, voulu, programmé, il s’est imposé comme une « résurgence », il s’est donné comme une « berge ». C’est la rencontre miraculeuse entre la vie profonde – originelle – et la matière, la forme qui pouvaient la révéler, tout en protégeant son secret :

« Je crois à quelque chose […] qui est de l’ordre évidemment du hasard, du miracle, je dirais de l’en-deçà, pour ne pas dire de l’au-delà. Et c’est de là d’où vient ce Dormeur […] Il est quelque chose qui a germé, qui s’est développé en moi, qui a éclos, comme un enfant vient au monde […]. Ce Dormeur est pour moi la première image viable […] la première œuvre possible dont je puisse affirmer la paternité.»

Ainsi, l’enfant génère le père et donne l’appartenance (« Le Dormeur, il m’appartient… çaDormeur 1979 - 22x48x35 cm dépasse les mots») et cette appartenance (formelle et spirituelle) est de l’ordre du don – de la nouvelle genèse. Comme le bon Dieu a formé l’homme (Adam) «  avec la poussière de la glèbe » (Adama), puis « lui a insufflé dans ses narines une haleine de vie » pour qu’il devienne un « être vivant » (Genèse, 2),  Jeanclos répète l’acte de la genèse dans la terre. Il ne fait pas d’« image sculptée de ce qui est dans les cieux, en haut, ou sur la terre, en bas » (Exode, 20 et Deutéronome, 5), mais du corps adamique, du souffle de terre. du passage de la Création au sommeil du vivant, sorti de la terre et en terre. De plus, le dormeur pourrait être considéré comme un rouleau de Torah fermé, sanctifié par les lettres hébraïques – verset du Pentateuque – estampées sur le vêtement ou le visage du dormeur. Journal de terre, écriture-lecture de terre et non sculpture idolâtre. Objet de culte, sorti de l’espace religieux de la synagogue, métamorphosé en mémorial du sacré et de la survie, de l’éternité et de l’éphémère. Le créateur travaille toujours avec le hasard, l’accompagne le ressaisit, modèle, à toutes les étapes de cette opération démiurgique, l’inspiration qu’il attendait, qu’il espérait, pour être finalement l’auteur de ce qui l’a surpris, porté, Dormeur gisant 22 x 50 x 20 cmtransporté, a demandé sa maîtrise, ses interventions, l’hôte du destin qu’est toute œuvre d’art.

Marc le Bot énumère les étapes des sollicitations et du traitement du hasard :

« 1. la projection de biais par Jeanclos, sur le sol du bloc de terre, qui en fait des plaques de minceurs différentes.

2. La projection sur le sol dallé de l’atelier, recouvert de fines particules de poussière, qui granule et strie les plaques de terre molle et donne à la terre son grain, ses rides, ses crevasses, ses cicatrices, une peau accidentée.

3. Le lancer, sur la sculpture nue, de minces voiles de glaise qui modèlent la forme des statues, qui superposent une peau à une peau, qui leur donnent une épaisseur, un relief, une texture différente. Dormeur, 1977 20x50x25 cm

4. La vitesse, la force de la projection des lames de terre, l’angle d’attaque (plus ou moins un mètre), la distance par rapport au dormeur visé, dont les variations auront une incidence sur le positionnement du vêtement de terre, de son drapé, de sa pliure.

5. Le remodelage de chaque figure, dont le vide qu’elle enferme est en plein d’air. Jeanclos agit par pression de la main et cette pression de la main et cette pression « déplace la masse d’air intérieure qui, dans son mouvement, modifie la forme en un autre de ses points » … mais la « modification de la forme est un effet imprévisible. »

Ajoutons que des parties de la statue sèchent et se craquellent plus vite que d’autres, entrouvrant la terre « sous l’effet de la dessiccation », révélant « les dessous du modelage ».

Evidemment Jeanclos peut le plus souvent accepter ou refuser le hasard, essayer de le corriger, lutter avec l’obstacle de l’inattendu – comme Jacob avec l’Ange –, obéir aux impératifs de la terre ou les transgresser. Provoquer, accueillir l’imprévu, composer avec la surprise, qu’il maîtrise de plus en plus, par une sorte d’intuition expérimentale, de vigilance, de tendresse : »Il faut suivre de très près ce fractionnement de la terre qui porte sa logique propre, épouser le hasard qui révèle l’inconnu. Rien n’est trop. Tous les gestes portent en eux la grâce, encore faut-il la repérer. Cette vigilance est venue enrichir ma palette. »

Le travail avec la terre n’est pas seulement, on le voit, physique et matériel, c’est aussi une pratique gestuelle où le hasard a sa place, un rituel de « relation » avec la terre, avec le corps un retrait de soi-même, qui permet à la terre de s’exprimer » : « Je me mets et je me mets la terre dans des conditions de révéler quelque chose. »                        

La figure modelée est essentiellement identique et anonyme, dans la diversité de ses représentations : « Même dimension, même travail […] même personnage […] c’est un Urne - 1979-80 - 13x17x15 inpersonnage anonyme, c’est celui qui dort […] c’est toujours un être qui nous échappe. » Le dormeur n’est donc pas seulement un autoportrait, c’est aussi l’autre. « Il est suffisamment neutre » - c’est-à-dire sans traits distinctifs – « Pour que celui qui regarde puisse s’y retrouver » comme dans un miroir. Le dormeur est commun, comme le sommeil où chacun se réfugie. C’est une image de l’Homme, car Jeanclos pense « au plus profond » que toutes nos vies sont un peu identiques ».

Le dormeur représente le commun universel des vivants. C’est pour cela qu’il a un visage « impassible, immobile, neutre », qu’il n’a ni regard ni cheveux, seulement un visage –, qui est décontextualisé, intemporel, qui représente l’irreprésentable, l’énigme de l’épiphanie de l’homme, le mystère du dormeur, entre avant naissance et mort, dans la fragilité de son sommeil-refuge et dans la transcendance de sa présence immémoriale.

Sans doute Jeanclos n’avait-il pas lu Levinas à l’époque de ses premiers dormeurs (1973-1977). S’il a éliminé les traits particuliers du visage, pour en faire un schéma – Levinas dirait une abstraction – il l’a fait d’une manière inconsciente, sans y penser vraiment, sans l’avoir décidé :

« J’ai plutôt été conduit à réaliser ce schème, cette image, ce module qui représente aussi bien un homme, une femme, qu’un enfant. Qu’est-ce qui m’a conduit à ça ? Je suis incapable de le percevoir, de l’expliquer. Ce qui m’avait frappé, c’est que dans toutes les grandes étapes de la sculpture égyptienne, il y a uen absence de personnification. Cela a dû jouer d’une manière inconsciente dans mon travail et dans la manière dont le Dormeur est né. »

Visage donc d’origines : la sculpture égyptienne, la sculpture grecque archaïque, l’irreprésentation judaïque, la vie fœtale : « Cette forme de l’ordre du fœtus qui se recentre, qui s’arc-boute sur le visage. » On songe une fois encore à Freud qui, dans l’Introduction à la psychanalyse, écrit :

«Nous nous replongeons de temps à autre dans l’état où nous nous trouvions avant de venir au monde, lors d’une existence intra-utérine […]. Certains d’entre nous se roulent en outre en paquet serré et donnent à leur corps, pendant le sommeil, une attitude analogue à celle qu’il avait dansDormeur 1977 16x52x37 cm les flancs de la mère. »               

Le corps du dormeur devient alors tout entier une figure repliée sur elle-même – sur son origine – et ouverte à l’effacement de son identité. D’où cette impression de douceur et de désaffection – nous sommes en-deçà de l’émotion : « Les Dormeurs ont le visage […] adouci par le sommeil. Les traits semblent gommés, leurs passions tenues à distance ».              

Déjà, en 1974, Gaëten Picon relève l’effacement des identités des dormeurs : « Les ressortissants du ‘pays du sommeil’ ne sont qu’une seule personne – dont le nom est Personne. » Leurs « visages lisses aux crânes rasés, aux yeux clos, qui parfois émergent à peine du drap […] sont comme des galets enfouis au plus profond de l’eau égale du sommeil. »                        

Pourtant, ne nous y trompons pas, l’effacement du visage, son demi-enfouissement manifeste, dans son sommeil de personne, une résistance – celle-là même du survivant :

« Le visage est ce qui demeure, ce qui résiste, qui apparaît comme ce qui résiste malgré tout. » […] « Ces visages témoignent de notre espoir, ils sont les survivants. »  C’est pourquoi Jeanclos « ne supporte pas une forme qui n’a pas reçu le sceau du visage qui la cautionne. C’est pourquoi il a tant besoin du visage – du visage originel » de ces dormeurs sans âge, impassibles, que rien n’atteint plus, qui sont gris, comme la terre la plus ordinaire, la moins embellie – les sculptures ne sont pas vernissées et elles sont de petit format. Cette pauvreté, cette humilité des dormeurs – si proches encore une fois du visage chez Levinas – est aux antipodes de la grandeur solennelle des gisants :                                    

« Ce ne sont pas des corps glorieux. Nulle gloire n’émane de leur grisaille. Ils n’ont […] pas de ‘tenue’, pas de fierté, pas de hiératisme […]. Sans éclat, les Dormeurs restent allongés […] sculptés dans le gris. »                    

Mais cette glèbe, c’est l’Homme, c’est Adam – poussière, souffle, éternité. C’est aussi les cendres de la Shoah : « Pourquoi tout ce monde est gris/ […] L’holocauste est passé par là, emportant les couleurs de la nuit. »      

Le dormeur est un « objet chargé », il fait signe, depuis son origine, depuis son refuge. Il déborde de significations. C’est un corps à la fois symbolique et solitaire – Les premiers dormeurs sont toujours seuls, dans leurs voiles de terre :

« En un premier temps, hommes et femmes dorment, isolés les uns des autres. Ils sont, chacun, dans leur lit, enveloppés dans des couvertures, des draps, des bandelettes […] Engloutis dans des étoffes. Et pourtant sans désespoir. Dormeurs, le visage apaisé […] Dormeurs solitaires. »        

                                                                                                                                           

 urne, dormeur, 1978 - 26x54x22 cm

 

 

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