Gustav Klimt
 
 

 

 

Le baiser

Le Baiser, 1907-08 Huile sur toile, 180´180 cm

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            L’œuvre appartient à la phase dorée de l’artiste comme utilisant la non couleur or. Elle évoque des associations magiques et religieuses tout aussi bien que des associations d’une valeur strictement matérielle ou d’objets précieux….  Sa  valeur  rayonne aussi sur son  sens. Des particularités stylistiques de cette phase, comme le fait d’éviter l’espace en profondeur et l’étendue ornementale, renforcent la signification de la peinture pure et de la surface de la toile… L’aura de la peinture et sa beauté séduisante s’appuient aussi bien sur sa valeur précieuse (équivoque) que sur sa représentation du couple d’amoureux, incarnation du bonheur érotique sans nuages.

            Sur un écueil, sur un bout de prairie en fleur, qui ne doivent pas être considérés comme des indications spatiales, les deux personnes englouties l’une dans l’autre  sont en quelques sortes emportées dans une aura dorée et une auréole qui, à la fois, les entoure, les réunit et les dérobe du monde. Comme le site la de la scène n’est pas précis, le couple apparaît dans une uniformité cosmique, hors du temps et de l’espace, près de la nature, bien au-delà de toute réalité précise, historique et sociale…  le couple est décrit comme quelque chose de « globale, cosmogonique et lié à la nature » et il se trouve dans un acte d’expérience global.

            L’isolement des deux personnes ainsi que le visage détourné de l’homme renforcent l’impression de repliement et de distanciation par rapport au spectateur. En raison de l’isolement des deux personnes, qui s’enlacent dans un espace naturel aussi « pur » qu’éloigné de la réalité et cosmique.

            La peinture a souvent été décrite comme une « réunion », à savoir en mentionnant la symbolique des ornements sur les vêtements des deux personnes. On peut retourner cet argument en disant que ce sont justement les ornements qui différencient homme et femme. On a attribué à l’homme, d’après une représentation pleine de clichés, des signes caractéristiques, biologiques et psychologiques du sexe, les formes « dures », rectangulaires, avec des surfaces blanches, noires et grises. Par contre, on a attribué à la femme des formes « douces », des éléments formels fleuris, multicolores et sinueux. Bien que l’homme et la femme apparaissent donc comme une configuration grâce à leur enlacement, au contour fermé qu’ils forment, à l’arrière-plan et à l’or broché sur les vêtements, on doit pourtant les distinguer l’un de l’autre par les ornements qui leur sont attribués. En effet, l’ornementalisation fait disparaître la différence de sexe. Il n’y a plus que l’ornement qui fait la « petite différence » de manière abstraite et symbolique.

            « Dans le baiser, il a (Klimt) retiré des deux corps la tension qui existait entre l’homme et la femme et délégué le contraste au dessin rectangulaire et rond. C’est ainsi que l’instinct et le désir sont codés dans un programme de contraste ornemental.» Cette transposition du moment instinctif des personnes et des corps sur l’ornement signifie aussi le rapprochement des sexes. On a bien gardé une distinction dans l’ornement, mais justement et en première ligne à cet endroit, tandis que le langage des corps, les possibilités gestuelles, physionomiques et mimiques indiquent à peine des signes de distinction. Que ce jeu – qui n’est pas simplement formel – avec les limites de la différence des sexes ait beaucoup intéressé Klimt se voit à de nombreuses œuvres…  Les deux sexes sont symbolisés en une figure. Le prix en est le renoncement à une image humaine naturaliste menant à ce que l’homme menace de devenir : une chose, un « objet artisanal et architectonique. » …

            L’auréole qui entoure les deux personnes dans Le baiser  est définie par l’homme qui impose le cours du contour avec son dos. On a qualifié cette forme de : « comme une tour », « comme une cloche » ou « que l’on peut à peine comprendre sémantiquement », mais qui est plutôt phallique… A ce symbole principal de la masculinité correspond la virilité au cou massif qui produit un effet brutal. C’est lui qu’émanent toutes les énergies de mouvement dans la peinture. C’est lui qui saisit la tête de la femme et la tourne vers lui pour l’embrasser vers la joue. Par contre la femme est décrite passive. Elle est agenouillée devant l‘homme, ce qui est un geste clair de subordination. On constate que ce motif était très important pour Klimt dans les études qu’il en a faites et dans lesquelles il a fait l’expérimentation de diverses solutions pour réaliser une composition satisfaisante de la différence de grandeur à partir de la femme à genoux. Klimt a résolu ce problème en laissant l’attitude debout de l’homme dans l’imprécision, mais en faisant bien ressortir les pieds de la femme du contour global pour encore accentuer sa position agenouillée. L’ornement de fleurs de la femme devient une sorte d’auréole qui souligne sa passivité semblable au sommeil.

            Il y a beaucoup d’ambivalence dans cette peinture. D’un côté, elle évoque le bonheur de la réunion érotique, d’un autre côté elle remet en question l’identité des deux personnes et des deux sexes…

            Il faut aussi interpréter la « fusion » des deux personnes en une grande forme comme l’effort de Klimt qui voulait faire disparaître la différence en anatomie et en biologie, le phallus, est érigé en une figure à caractère de signe et de monument qui détermine et définit les deux sexes. L’utopie de la réconciliation des deux sexes, celle de la disparition de leur différence, se retrouve aussi forcément sous la domination masculine.

 

            Dans Le Baiser, l’enlacement apparaît moins comme une réunion ou comme l’image qui incarne le triomphe de l’Éros que comme une régression figée en elle-même – l’immobilité est aussi une caractéristique de cette représentation du couple -, une régression dans laquelle les deux sexes ne se perçoivent plus ni eux ni le monde… Le fait que cela soit justement cette peinture qui connaisse une grande popularité provient peut-être des caractéristiques que l’on vient de citer. Elle s’offre elle-même comme un numéro de bonheur érotique et ceci parce qu’elle se refuse à toute indication de caractère éphémère de décadence du temps dans l’amour et parce que les conditions culturelles et sociales sont exclues. Le bonheur érotique n’est pas présenté comme une promesse, mais comme quelque chose d’acquis, mais au prix d’une prise de distance par rapport à la réalité monumentale. La peinture peut devenir une surface de projection des représentations les plus variées et les plus différentes dans lesquelles les aspects affectifs et de contenu s’allient à la fascination des objets précieux matériels et à l’aura de l’or et de la couleur de l’or. 

    

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