Georges Seurat  
 
 

 

                                                                                                                                    

Un dimanche après-midi

à la Grande Jatte

1884-1886 ; Huile sur toile 207,6 × 308 cm
Art Institute, Chicago.

 

            Cette œuvre exposée en 1886, pour la première fois est considérée comme un tableau manifeste introduisant le pointillisme, un procédé pictural inventé par Signac et Seurat. Le pointillisme compose la lumière à partir de touches séparés de couleurs complémentaires (bleu et orange, jaune et violet, rouge et vert)  on obtient alors une couleur fondamentale par l’union de deux autres. Les couleurs fondamentales sont : le rouge, le jaune et le bleu, et que du mélange du rouge et du jaune naît l’orange, de celui du rouge et du bleu, le violet, et de celui du jaune et du bleu, le vert. Les couleurs sont juxtaposées sur la toile et mélangé dans la rétine de l’œil, et plus ces touches sont petites et la variation des tons est grande. La décomposition des couleurs sur la totalité de la toile donne une force à l’œuvre, et la rend éclatante.

La Grande Jatte est le premier tableau important de Seurat dans lequel des groupes de personnages ont un rôle substantiel. Seurat a quadrillé une grande toile selon des divisions et y a peint Le Couple et trois femmes. Les carrés mesurés par Seurat correspondent à des unités de cinquante centimètres sur la toile, et l’on voit qu’il a adapté les éléments naturels du paysage à ses proportions, car la lisière du coin d’ombre où sont assises les deux femmes et la fillette à l’extrême droite,  se trouve exactement au milieu de la bordure verticale du tableau. De même les lignes verticales de cette structure passent par trois axes importants : les figures de la femme et de l’enfant au centre, la jeune fille assise à droite (tenant un bouquet dans le tableau final), et la promeneuse au bras du monsieur. Cette toile exécutée de façon simple avec une palette des trois couleurs fondamentales et de trois complémentaires, apporta la solution demandée par le côté droit du tableau, avant-dernière étape à partir de laquelle la toile principale pouvait être terminée.               

            Vu de loin la Grande Jatte donne une illusion d’espace et de profondeur, bien que le premier plan soit structuré de la droite vers la gauche. Seurat obtient cette impression d’espace de plusieurs façons. Tout d’abord, il place le spectateur dans un premier  plan d’ombre épaisse, et l’œil est entraîné étape par étape dans la peinture, par une progression qui conduit graduellement de l’obscurité à un fond brillamment éclairé. Ensuite, il concentre le mouvement dans le lointain, les bateaux sur la seine ou le couple qui flâne à droite, ce qui contraste avec les premiers plans qui sont à droite, et qui sont essentiellement immobiles, et avec le centre qui se rapproche du spectateur grâce aux couples qui avancent : la mère et l’enfant et les deux soldats La petite en blanc prescrit une touche clair au centre du tableau. La mère de la petite fille, située presque exactement  sur l’axe vertical central sert de point de rencontre des deux diagonales essentielles – l’une allant du groupe en bas à gauche au couple flânant au loin à droite, l’autre des deux promeneurs devant à droite à la figure solidaire sur la rive en passant par le joueur de cor – ce qui souligne la profondeur de ce champ.

            L’équilibre entre les plans horizontaux où se trouvent  les personnages proéminents et les diagonales qui se dirigent vers le lointain, associé à un centre fortement éclairé, sont autant d’éléments qui appartiennent aux canons éprouvés de la tradition classique. Étant donné la formule solide de la composition et le travail préliminaire intensif, il est étrange de découvrir dans la Grande Jatte des disparités d’échelle qui deviennent particulièrement évidentes à distance. Cela pour les personnages et non pas dans le paysage. L’attention du spectateur est contrôlée par le couple de droite, la mère et l’enfant au centre, et les trois figures assises à gauche. La disparité entre ces trois groupes cruciaux trouble la cohésion du tableau. Si l’on accepte que le rapport entre le couple de droite et la mère et l’enfant est correct, on a le sentiment que les deux groupes en arrière et à gauche de ces derniers – la nourrice et sa compagne, la femme qui pêche et son amie – sont très petits. Il y a également des problèmes en ce qui concerne le groupe devant gauche : l’homme au chapeau haut-de-forme semble soit trop petit, soit trop proche de l’autre homme et de la femme.

            Des problèmes  d’échelle étaient déjà présents dans l’Esquisse d’ensembles ; la femme qui pêche est ridiculement petite comparée au joueur du cor ou aux soldats plus au fond. Seurat s’en était très bien rendu compte alors qu’il peignait. Une explication plausible serait que Seurat commença en fait à peindre à partir de la gauche, ce qui serait confirmé par la rapidité avec laquelle la ligne de la rive fut décidée dans les premiers panneaux, et par l’exécution extrêmement délicate et détaillée de la pêcheuse à la ligne, qui ne s’accorde pas avec la façon simplifiée dont sont traitées des figures comparables. La discipline imposée à droite pourrait alors être vue comme un antidote à la manière moins consistante dont il avait abordé la partie gauche du tableau, utilisé au fur et à mesure que le travail avançait. La jeunesse de Seurat – il avait eu 25 ans en décembre 1884 – et la rapidité avec laquelle il travailla à cette peinture durent contribuer à ces imperfections. En outre, il semblerait que la Grande Jatte ait été peinte dans un petit atelier et qu’il ait eu du mal à juger de l’effet d’ensemble de cette grande toile pendant qu’il y travaillait.

La Grande Jatte est une île de la Seine située à une boucle du fleuve à l’ouest de Paris. C’est une bande étroite de quelques deux kilomètres de long avec Clichy et Levallois-Perret en face du côté droit et Asnières et Courbevoie à gauche. Pendant le Second Empire, Asnières avait acquis une réputation certaine auprès des amateurs de canotage, et elle était l’une des banlieues les plus recherchées par les Parisiens amateurs de loisirs. Un fait causé par sa proximité et la facilité des communications avec le centre de la capitale. Entre la gare d’Asnières et celle de Saint Lazare environ deux cents trains assuraient l’aller-retour avec Paris. Le contraste entre les banlieues de la rive gauche et celles de la rive droite était frappant. Le fleuve coulait entre les usines fumeuses, le port noirâtre d’une rive et les villas et les jardins déserts de l’autre berge. La Grande Jatte se trouvait entre ces deux banlieues contrastées. Étant une île, elle formait un no man’s land entre les convenances bourgeoises et la misère prolétarienne, entre les maisons confortables et les logis insalubres, entre les rues tranquilles et propres et le mouvement incessant de l’industrie moderne. Elle était depuis longtemps un centre de canotage, une escale pour les pique-niques, mais elle avait peu de bâtiments ; on y trouvait des cafés, des terrains pour jouer aux quilles et autres distractions pour le visiteur.          

Le fait qu’on insiste sur un jour précis dans le titre, le dimanche, aurait aidé le spectateur à définir la population du tableau. La semaine de travail étant de six jours, le dimanche était le jour de loisir commun à toutes les classes, et au dimanche estival on assistait à un exode massif vers les faubourgs de paris de gens en quête d’un cadre rural illusoire. Le choix des sorties était déterminé par des considérations financières et sociales.

L’articulation des figures et l’imagerie emblématique choisies par Seurat avaient également une signification, et certains critiques le reconnurent. Les contours simplifiés et les poses de face ou de profil des figures du premier plan conduisirent plusieurs écrivains à les comparer à des soldats de plomb et à parler des qualités "hiérarchiques" de la Grande jatte qui sont le plus visible dans les femmes vêtues à la mode. Des modèles sont pris des gravures de mode commerciales, pourraient avoir servi de modèle en forçant la ligne du contour et réduisant les grains et le détail, et une lumière arbitraire, pour souligner les traits des personnages. On remarque en plus la raideur des gens, les femmes à l’emporte-pièce contribuent à donner le son du moderne, le rappel des costumes étriqués, collés au corps, la réserve des gestes. Le costume, bien entendu, est une façon conventionnelle d’identifier la classe et le rôle, et Seurat s’en servit de cette façon pour dessiner une nourrice. Et pourtant l’ombrelle ou le parapluie sont omniprésent et estompait la structure sociale et empêchait une identification facile. La simplicité rigide du dessin de Seurat devait être sûrement à l’origine de son inquiétude, et elle a poussé les personnages à être proches à des caricatures.

Le choix des types du tableau présente les attitudes diverses de l’âge, du sexe et du classement social : élégantes, soldats, bonnes d’enfants, bourgeois, ouvriers, soulignant l’analyse et le mélange des classes. Les soldats, les filles en cheveux juste devant eux et la nourrice auraient tous appartenu aux classes populaires ; les hommes bien habillés en haut-de-forme et les femmes élégantes à la bourgeoisie. Une telle répartition, un tel mélange auraient été typiques de la Grande Jatte qui était en marge des deux sociétés. Mais l’analyse de la société de l’île faite par Seurat allait bien au-delà de ce niveau d’observation. En se servant de types, il invoquait une imagerie commune à un large public : L’imagerie des journaux bon marché, de l’illustration populaire et de la caricature. Un exemple en est la nourrice, sujet fréquent de commentaires humoristiques dans la presse populaire. La figure importante au chapeau haut-de-forme à droite était également un personnage courant dans l’imagerie populaire : le boulevardier élégant. Les attributs essentiels d’un élégant : le monocle, le haut-de-forme, le col dur, la canne, la moustache, et Seurat identifie son personnage de la même manière. Le statut de la femme qui l’accompagne est moins clair. Un seul critique a parlé d’elle directement, la qualifiant de cocotte. Le singe était un symbole traditionnel de luxure et de promiscuité.

L’association de Seurat avec le singe était autant verbale que visuelle car l’argot de l’époque une "singesse" est une prostituée. Cette double signification était voulue. D’autres jeux de mots dans la Grande Jatte, la pêcheuse à la ligne à la gauche du tableau, si soigneusement préparée, est, à y regarder de plus prés, un personnage tout à fait improbable : elle tient une canne à pêche, mais sans autre matériel apparent, et elle est habillée sur son trente et un. Dans la littérature contemporaine la métaphore de la prostituée "pêchant les amoureux comme on pêche à la ligne" était fréquente, et les dessins humoristiques utilisaient souvent le jeu de mots classique pêcher/pécher. L’intuition de Seurat n’était pas que son personnage soit nécessairement naturaliste, mais qu’il soit porteur d’une signification particulière, qu’il fasse partie de son "symbolisme moderne". Il est significatif que les deux femmes principales sur les côtés de la Grande Jatte évoquent des codes contemporains dans la représentation du monde de la prostitution. L’imagerie animale de Seurat comprend également des chiens qui jouent un rôle animé et incongru au premier plan de la Grande Jatte. Diverses sortes de chiens étaient associées aux différentes classes : les chiens de l’aristocratie, les terriers à la bourgeoisie ; les caniches aux petits bourgeois et à la classe ouvrière, et les bâtards à la couche sociale la plus basse – les pauvres des villes, les malfaiteurs, les déclassés.

La signification de la Grande Jatte est fondée sur la combinaison d’une époque et d’un lieu spécifique, indiqués dans le titre, et du "symbolisme moderne" de Seurat. Les contrastes  de la banlieue nord-ouest au milieu des années 1880 avec sa diversité de classes et de fortunes, étaient souvent plus marqué des deux côtés de la seine, et la Grande Jatte était un terrain neutre où bourgeois et ouvrier se rencontraient et se mélangeaient dans la foule. Ce sont les chiens plutôt que les êtres humains qui semblent illustrer cet affrontement des classes à la Grande Jatte. Le bâtard solitaire sert de métaphore pour les déclassés, le pauvre des faubourgs, l’habitant des franges de la société. Le carlin espiègle au nœud de rubans peut être identifié à la prostituée, la prolétaire devenue (superficiellement) une bourgeoise grâce à la prostitution, représentant une mobilité sociale acquise de façon immorale et facile à perdre. Seurat se servit des animaux de façon active et leurs mouvements animent un premier plan figé, soulignant la pose rigide des personnages indiquant une apparence de respectabilité et de position sociale. Cette rigidité pourrait être le moyen pictural utilisé par Seurat pour faire voir la Grande Jatte le dimanche comme un endroit de neutralité tendue, un point de rencontre de deux sociétés qui n’avaient pas grand-chose d’autre en commun que la situation géographique et le commerce sexuel. Rien d’étonnant à ce que les codes et les emblèmes de la prostitution – la femme qui pêche, le singe, le carlin – jouent un tel rôle au premier plan du tableau. Dans le tableau de Seurat, la population passagère de l’île tourne littéralement le dos à la réalité des usines et des taudis de Clichy, et regarde plutôt en direction du confort bourgeois d’Asnières, profitant des plaisirs éphémères du dimanche.

Le langage visuel simplifié de l’imagerie populaire, un choix épuré de types spécifiques, une vocation de jeux de mots argotiques et les associations d’idées avec le monde animal. Ce furent les moyens qui permirent à Seurat après cinq années de travail dans les environs de Paris d’assimiler la modernité complexe des faubourgs. La Grande Jatte revêt donc une signification très sérieusement élaborée, et c’est par cet aspect, aussi bien que dans sa configuration classique, ce tableau illustre le respect de Seurat pour les traditions de la peinture historique. Le contrôle, le talent et l’originalité manifestes dans la toile ainsi que sa façon d’en communiquer le sens, tout cela lui donna immédiatement un rôle primordial dans al peinture progressiste. La grande Jatte est donc le "tableau manifeste" qui força l’attention de l’avant-garde parisienne au printemps 1886.

                                                                                                                      

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