Marie-Claude Pietragalla  
   
     
 

Sakountala 


                        Création musicale : Pierre-Alexandre MATI
                        Conception et Dramaturgie : Michel ARCHIMBAUD
                        Interprètes : Marie-Claude PIETRAGALLA
                                           Larrio Ekson
                                           Les solistes et les danseurs du Ballet National de Marseille

                                           Les Artistes de Cirque menés par Tintin Orsini avec la voix de Suzanne FLON.
                        Scénographie : Philippe PLANCOULAINE
                        Assisté pour les costumes de Patrick MURRU
                        Création lumières : Dominique BRUGUIERE
                        Encre : ZAO WOU-KI
                        Conception du son : André SERRÉ
                        Conseillère littéraire : Jeanne FAYARD
                        Coproducteurs : Les Gémeaux La Coursive

 

Extrait video du spectacle

 La porte dans le spectacle "Sakountala" de Pietragalla


Sakountala premier grand spectacle en deux actes et douze tableaux de Marie-Claude Pietragalla, a
été créé le 18 octobre 2000 au Dôme de Marseille. Après sa première chorégraphie Corsica qui l’avait rendu célèbre du jour au lendemain, et Vita également sur des musiques du chanteur corse Petru Guelfucci, la danseuse étoile s’attaquait à une création d’une toute autre envergure, par son thème et ses dimensions.
Sakountala évoque le pathétique internement de Camille Claudel pendant trente ans dans un hôpital psychiatrique, où elle évoque son passé entre tourments et lucidité. Aucune danseuse ne pouvait mieux que Pietragalla incarner cette artiste dont on redécouvre aujourd’hui le génie à travers ses sculptures, éclipsées de son vivant par l’écrasante personnalité d’Auguste Rodin. Le rôle était fait pour elle, et le spectacle s’est construit autour d’elle avec les conseils d’une solide équipe, principalement composée de Jeanne Fayard, spécialiste de Camille Claudel, Michel Archaimbaud pour la dramaturgie, Philippe Plancoulaine auteur de la monumentale scénographie et Pierre-Alexandre Mati qui a composé la musique originale du ballet.
Au Dôme de Marseille Sakountala a étonné le public par les audaces et la maîtrise de Marie-Claude Pietragalla, par la puissance de sa vision de la Porte de l’Enfer et des monstres qui viennent hanter Camille dans son enfermement. L’idée de mêler des acrobates aux danseurs était remarquable, et si certains passages semblaient inégaux par manque de temps ou d’expérience, le spectacle -coproduit par Les Gémeaux de Sceaux et La Coursive de La Rochelle- s’avérait des plus prometteurs.
Sakountala possède d’indéniables qualités, des effets spectaculaires, et une invention qui dépasse bien des créations vues à Paris ces derniers temps !
Après un prologue représentant l’enfance insouciante de Camille et Paul son frère adoré, des damnés à demi-nus, escaladent tortueusement la haute paroi qui ferme le fond de la scène pour composer La Porte de l’Enfer, une scène inoubliable et l’un des moments les plus forts du spectacle. Au sommet, Julien Derouault, crane rasé, torse nu et longue robe-pantalon noire incarne une Mort diabolique qui s’impose par sa carrure et sa puissance.
Du centre du mur, des portes s’avancent et s’écartent pour révéler la cellule capitonnée de Camille la folle. On ne peut imaginer plus belle et plus pathétique héroïne que Marie-Claude Pietragalla. La scène est d’une grande intensité dramatique et la danseuse interprète un solo remarquable par son originalité et son caractère totalement en situation. Suit un très lyrique duo avec son frère Paul, Julien Lestel excellent danseur et partenaire dont on admire l’élégance dans un solo qui déjà se perd dans l’immensité du sombre plateau. Axelle Trinchero campe avec autorité une mère terrifiante qui prend des dimensions gigantesques dans l’esprit de Camille, rôle plus mimé que dansé, tandis que Thierry Hauswald parvient difficilement à s’imposer dans le rôle ingrat du père.
Les scènes de folies sont excellentes avec ces monstres qui jaillissent de partout, tombant des cintres ou rampant à terre, crevant la cellule de Camille terrifiée par ses visions et l’image de la Mort. Les acrobates composent également des tableaux impressionnants, suspendus dans les cintres comme de gros cocons, ou drapés dans de longs voiles, à la Nikolaïs, symbolisant des sculptures en devenir, marbres à l’état d’ébauche, que caresse Camille amoureuse de son travail.
Si Pietragalla incarne une malade agitée et tourmentée au premier acte, elle a l’intelligence de composer une Camille différente au second acte, prostrée, perdue dans ses rêves, modelant un tas de glaise, cherchant à créer, avec patience d’abord puis avec rage, détruisant tout ce qui ne lui donne pas satisfaction. Tandis qu’elle s’obstine et cherche, ses plus belles créations s’animent derrière elle : Sakountala doublement représenté par un harmonieux couple de danseurs enlacés (Delphine Boutet et Fabio Grossi) au centre du plateau, et par deux trapézistes encastrés dans le mur comme des bas reliefs (Katrin Wolf et Romulo Gonzales). Puis les intarissables Causeuses assises prennent vie ainsi que La Valse et La Clotho.
Tout s’agite et se brouille ensuite: les Bourgeois de Calais, les fous de l’asile psychiatrique, la trépidante bande à Rodin et les infirmiers qui dans l’esprit déréglé de l’héroïne prennent des allures de derviches à longues robes blanches. Et toujours la Mort omniprésente qui la hante, son cher Paul qui revient, la mère qui passe et le père qui trépasse. Des trapézistes se balancent dans les cintres, des danseurs s’éparpillent dans la salle et rampent sur les bords du plateau. Tout s’agite fébrilement autour de Camille épuisée, qui agonise sur un fauteuil roulant et se traîne à genoux vers la mort dans la pause pathétique de L’Implorante. On aimerait finir sur cette belle et émouvante image, mais grand spectacle oblige, une valse finale réunit tous les danseurs et acrobates qui portent l’héroïne à bout de bras, tandis que son âme monte vers les portes du Paradis cette fois !
Le Palais des Congrès n’est pas le lieu idéal pour découvrir la création de Pietragalla. Sakountala n’y a pas trouvé son équilibre et son rythme. La musique -le violoncelle tout particulièrement- y prend une ampleur démesurée, mais pluie, orages, décor et ciel y sont magistralement mis en valeur. Le public peut surtout admirer une magnifique Pietragalla, totalement identifiée à son personnage, et de spectaculaires scènes de monstres grouillant de haut en bas et de long en large, sans oublier la bouleversante voix de Suzanne Flon, citant Camille Claudel, et deux excellents danseurs; le romantique Julien Lestel et l’athlétique Julien Derouault.

 

Introduction de Pietragalla



Comme toutes les petites filles de l'École de Danse de l'Opéra de Paris, j'ai suivi des cours sur l'histoire de la danse. Je me souviens tout particulièrement d'un ballet, écrit par le romancier Théophile Gautier, dont le nom. "Sacountala", à la sonorité étrange, produisit sur moi un effet merveilleux. Quelques années plus tard, alors que je visitais le musée Rodin. je fus frappée de voir l'une des sculptures emblématiques de Camille Claudel, baptisée "Sakountala". Intriguée, je me renseignai et appris que l’artiste avait sans doute assisté à une représentation de ce ballet, et été inspirée par ce drame mystique du poète Sanskrit Kâlidàsa.
Depuis ce jour, l'œuvre de Camille Claudel, sa souffrance, sa création et son mystère ont accompagné et nourri mon art d'interprète et de chorégraphe, j'aime Camille Claudel, la femme comme l'artiste, qui a dû lutter pour affirmer un art qui n'était pas, aux yeux des hommes de son époque, accessible aux femmes. Ce qui me touche, c'est la métamorphose, le passage d'un état à un autre, c'est la souffrance et la violence d'un être, qui s'apparente à celle d'autres grands créateurs, tels Van Gogh ou Nijinski... Ce qui m'émeut aussi, paradoxalement, c'est cet amour entre Paul, son frère, écrivain, et Camille. Paul, qui n'aura de cesse de valoriser l'œuvre de la sœur bien-aimée. Camille, dont les derniers mots furent « Paul, mon petit Paul »





 

 

Interview avec Pietragalla

 



Vous dites souvent que la danse est méconnue en France. En prenant une personnalité comme Camille Claudel, vous faites œuvre d'ouverture ?
J’essaie de faire venir un large public à la danse, mais il n'y avait aucune volonté de ma part de 'récupérer* une personnalité cornue pour attirer les gens et faire un effet d'annonce. C'est un sujet que je porte en moi depuis trois ans. bien avant d'avoir pris la direction du Ballet National de Marseille. Camille Claudel est un génie de notre époque, mal perçu, car «Ile s'est affirmée dans un art que l'on disait réservé aux hommes. Son destin a ensuite rimé avec l'enfermement. Comme Nijinski. Yan Gogh, ou Artaud.
Si vous prenez deux êtres face à un choc, sur le fil du rasoir, ils vont réagir de façons bien différentes. Le premier sombrera et l'autre ne réagira pas de la même façon. C'est cette fragilité, ce déséquilibre qui m'intéressait

Bien évidemment, on va penser au film de Bruno Huytten avec Isabelle Adjani.
C’est un film qui m'a bouleversée. Mais je ne voyais aucune utilité à faire une biographie dansée sur la vie de Claudel, ni une grande fresque historique dansée. Pour le spectacle/Je m'appuie sur un travail de recherche historique et je recentre le ballet sur les rapports de Camille avec sa famille, et en particulier avec son frère Paul, pour qui elle avait un amour très fort. C'est aussi une analyse de la mise en danger de l'artiste face à sa créativité. Une apologie de la liberté.


Le rapport entre la danse et Camille Claudel peut paraître inattendu...
Pour moi, c'est très évident. Le travail du corps, dans la danse comme dans la sculpture, est tout aussi fébrile. Deux sculpteurs m'ont touchée très tôt. Rodin et Claudel. Surtout les sculptures de Camille qui ont un étonnant rapport à la matière. On a la sensation que la peau frémit, que la peau est vivante dans ses statues. Que les sculptures dans mon ballet deviennent vivantes, c'est très logique. Les sculpteurs viennent d'ailleurs souvent rendre visite aux danseurs. Notre travail sur le corps nous rapproche.

On va s'étonner de l'absence de Rodin dans ce ballet
Je trouve qu'il est trop réducteur de dire que Camille était juste l'élève du maître, qu'elle est détenue
folle à cause de lui. Insister sur Rodin. c'est trop facile, trop simple. Rodin sera omniprésent, mais de façon plus symbolique, par une ombre projetée par exemple.
Le sujet c'est vraiment Camille Claudel. Elle Tirait tout ce qui l'entourait comme une agression. Son obsession, c'était ce qu'elle appelait "la bande à Rodin*. Elle aurait aimé faire l'exposition universelle. Il est probable que c'est Rodin, ou sa bande, qui l'en ont empêchée.


Avec ce sujet, vous innovez aussi
Je vais travailler arec des danseurs de la compagnie, puisque cette création est pour eux, mais aussi avec des artistes de cirque.
Tout ce qui est dans le psychisme, dans la tête de Camille, infirmiers, médecins, bande à Rodin, tout cela sera représenté par des numéros aériens. C'est très important de me confronter à l'univers du cirque. J'ai beaucoup de choses à apprendre d'eux, et eux ont beaucoup à apprendre de la danse. Cela donnera une autre dimension au spectacle.

Deux personnes vous ont transmis leur passion pour Camille...
Michel Archimbaud est venu un jour dans ma loge me parler de Camille. Il avait un concept de spectacle en tète. Avant même de me plonger dans sa vie, J'étais déjà très touchée par la vie, le destin de Camille Claudel.
Il m'a présenté aussi l'historienne Jeanne Fayard, qui est une femme passionnante. Elle a consacré plus de vingt ans de sa vie à Rodin, à Camille et à son frère Paul Claudel Ils ont su me transmettre leur passion. J'ai lu la correspondance de Camille, j'y ai découvert des choses frappantes et terribles. Pendant trente ans, Camille a été cloîtrée, brisant ainsi sa force de création. C'est terrible d’avoir un talent étouffé !

Le fait que Camille soit une femme a dû aussi vous toucher ?
Certainement. À l'époque, on était soit une femme mariée avec des enfants, soit une femme entretenue. Mais une femme qui s'assumait c'était presque révolutionnaire. Et de surcroit, elle était artiste. On sent chez elle fierté, révolte et talent. Sans rentrer dans la polémique, il est évident que l'élève Claudel était devenue l'égale du maître Rodin. À travers la danse, sans être féministe, je peux aussi rendre un hommage à toutes ces femmes qui ont un grand talent et qui se heurtent à une société d hommes...


C’est encore de la danse aujourd'hui ?
Non les femmes, dans la danse, ont toujours eu un statut à part. Pendant des années, la ballerine a été mise sur un piédestal. Jusqu'à ce que les grands chorégraphes contemporains remettent un peu l'homme en avant

Mais c'était enfermer la ballerine dans une sorte d'image lointaine, éthérée.
Un peu glacée, un peu intouchable. _c est vrai. Mais cette époque est révolue. A mon avis, la seule façon de faire connaître la danse à un plus large public, c'est de faire descendre la danseuse de sa tour
d'ivoire.


On a une image de vous très latine, très charnelle. Camille Claudel, c'est l'artiste enfermée, recluse. Dans l'absolu, l'opposé de vous...
e n'ai pas la sensation d'être si éloignée de Camille. Jusqu'à la quarantaine, elle a pris la vie à bras-le-corps. Elle est venue à Paris, s'est émancipée, une vraie battante. L'enfermement elle l'a subi, pour basculer ensuite dans la folie. On se fait peut-être une idée un peu facile de ma personne. Je préfère me définir comme une femme qui danse, plutôt que comme danseuse.

Avez-vous la sensation gué ce ballet marque un tournant dans votre carrière ?
Oui très certainement. Je suis jeune chorégraphe, je n'ai que quatre ballets à mon actif. Ici. je touche à la danse et je découvre le cirque. Je repousse mes limites. Et c'est ce qui me fait avancer. Ce projet a été aussi l'occasion pour moi de faire de très belles rencontres, en plus de Michel Archambaud et Jeanne Fayard : Pierre-Alexandre Mati pour la création musicale. Philippe Plancoulaine pour la scénographie. Dominique Bruguière pour les lumières. André Serré pour le son, Tintin Orsoni pour le travail arec le cirque. Zao Wou-Ki pour les encres. Et puis la grande Suzanne Flon, qui a très généreusement accepté d'enregistrer des textes.


Comment a été reçu votre projet quand vous l'avez présenté ?
Les gens ont plutôt bien réagi. Je n'ai encore rencontré personne qui ne soit pas touché par la vie de Camille Claudel. Et tout le monde a vu de suite le rapport entre la danse, le corps et la matière. Ce qui me ravit surtout, c'est que la famille Claudel soutienne beaucoup ce projet. Pour moi, il aurait été inconcevable de me lancer dans cette aventure sans le soutien et l'aval de Renée Nantet, Violaine Bonzon et Henri Claudel.

Camille Claudel aurait pu faire une belle comédie musicale...
Pourquoi pas?
Mais aujourd'hui je me concentre sur la création chorégraphique.


Le point commun entre Camille Claudel et vous ne serait-il pas l'anticonformisme?
l'ai cette impression. Je n'aime pas trop entrer dans des stéréotypes, dans des moules. L'image de la danseuse obsédée par ses pointes. ce n'est vraiment pas moi !


 

 

 

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Pierre-Alexandre Mati : Sakountala (Extrait)