Jeanclos - Disque (hommage à Rodin) 1988 - 70x61x13 cm 

Auguste Rodin

 

 

  L'art de Rodin

 

 

Les artistes et les penseurs sont comme des
 lyres infiniment délicates. Et les vibrations que
tirent d’eux les circonstances de chaque époque
se prolongent chez tous les autres mortels.

            Le titre de créateur couronne le nom de Rodin, n’a-t-il pas crée la porte qRodin se campant sur Adam par Gertrude Kazebierui nia sa propre fonction utilitaire ? Elle qui ne s’ouvrit pas, et ne se refermera à jamais dans aucun siècle. Rodin a donné la dernière leçon possible de sculpture avant les révolutions du XXe siècle qui mettront en cause les principes traditionnels de la représentation.

            L’œuvre de Rodin s’inscrit comme un trait d’union majeur entre deux siècles de sculpture. La sculpture du XIXe siècle oscille entre romantisme, éclectisme, réalisme ou symbolisme. De jeunes artistes tels Bourdelle ou Maillol ont été marqués par Rodin, opéreront à leur façon un fort retour au style. Rodin évoluera selon un ordre esthétique qui, s’il est au départ fortement imprégné de l’héritage classique n’obéira finalement plus qu’à ses propres règles. Rodin qui voyait en Michel-Ange "le dernier et le plus grand des gothiques" cherchera longtemps à travers lui à transcrire dans la matière le caractère tragique de la condition humaine.         

             Rodin n’a eu de cesse d’étudier le corps humain ; mais pour lui, le corps est rarement idéal, conforme à la représentation classique. A ses débuts Rodin s’attache à reproduire les modèles gracieux à la manière classique, mais il délaissera la description in veritas. En plus de la tradition de la réalité du corps, Rodin donne à voir cette réalité, vouant une absolue fidélité à la perception qu’il a d’une Nature, à l’origine de tout ; car "tout l’art se trouve dans la nature et le besoin d’exprimer la vie". Parce que le mouvement, les sentiments, la vie sont naturels, toute expression l’interpelle et la nature Je suis belle, 1885, plâtre, 69,5 x 36,3 x 36,2 cm ; Meudon entière devient enseignement. Le choix du titre des œuvres fut toujours secondaire pour Rodin, le sujet est un pur prétexte, le véritable sujet étant l’homme que Rodin, a su replacer au centre de la représentation. Ce détournement de la tradition académique est frappant dans Les bourgeois de Calais qui dans l’esprit de Rodin doit proposer au spectateur une démarche plus participative que strictement contemplative. Le corps est un vecteur dont la fonction est d’exprimer l’âme par la tension, le mouvement ou l’orientation mais ce corps est avant tout fait de chair ; c’était commun de montrer le corps en sculpture. Rodin avait heurté le sens commun avec L’Age d’airain en surexposant le corps, au point que l’on a cru d’avoir moulé celui de son modèle. Il le fera encore en le sous-exposant avec le Balzac drapé dans une robe de chambre pour n’exprimer qu’un pur volume monolithique qui laisse glisser le regard du spectateur de bas en haut ; solution trouvée par l’artiste pour mieux nous amener à voir saillir la lumière de l’esprit de l’auteur de La Comédie humaine. Quand Rodin isole une partie d’un corps, il y concentre toute l’énergie d’un mouvement et rassemble le regard sur ses lignes de force. Rodin joue de la transition, par la mise en scène du déroulement du geste du regard sur une seule figure, en synchronisant le temps du déplacement du regard du spectateur sur l’œuvre avec celui du geste représenté. Il en lie les extrémités visibles, comme lorsque, des profils, il fait naître les plans de sa sculpture. Car Rodin travaille la jointure, l’entre-deux de l’espace/temps. Tous ses œuvres sont, plus que sa représentation, le mouvement même. L’amplifiant pour saisir jusqu’au plus subtil signe de vie, Rodin s’acharne à le traquer dans ses dessins, qui rendent visibles une foule de gestes jamais vus, toujours négligés. Rodin disait : « saisir le geste spécial où se révèlent le mieux les caractères d’une forme, réussir à le fixer, en en traduisant non seulement les mouvements extérieurs, les manifestations visibles, mais la palpitation de la pensée ou de la sensation d’où il a germé, en somme, ce n’est pas plus que cela. »

            Rodin était passionné de la figure humaine. Il la traita, dans son intégrité, puis peu à peu, réduite à ses parties essentielles, privée de ses membres. Le nu fut pour Rodin l’occasion d’échapper à la réalité historique infligée par les vêtements d’une époque et surtout le moyen de doter ses personnages d’une dimension héroïque et universelle. Rodin intégra le nu à son travail comme étape dans son processus de création. Qu’elles soient ou non destinées à être vêtues, il n’est de figures qui n’aient d’abord été conçues dénudées, car « sous peine de ne dresser qu’une enveloppe vide, ce nu on le sente sous les plis de l’étoffe ; Les figures des Bourgeois de Calais en sont le meilleur exemple : nues, charpentées vivement modelés directement plus grands que nature, elles furent ensuite revêtues de la tunique des condamnés. Et selon Rodin, le visage n’est pas le seul ; reflet des émotions intérieurs ; le corps entier, jusque dans le moindre de ses muscles, traduit les images de l’âme : « Il exprime toujours l’esprit dont il est enveloppe. » En ce sens, le sculpteur doit exploiter toutes les possibilités du modelé en tant qu’expression principale du sentiment.    

            De la peau au papier, de la chair à la terre, nul doute que les femmes aussi se sentaient comprises et exister à travers son œuvre ; on ne modèle pas dans la terre autant de sensualité sans avoir un sens aigu de ce que Rodin lui-même nommait pudiquement la beauté de la vie. Son atelier fut des plus fréquentés par la gent féminine. Les plus aisées y venaient avec l’espoir d’obtenir de lui leur buste et de devenir elles aussi femmes-sujets, femmes-objets dans les yeux et sous la main du maître. Car entre le sculpteur et les femmes, la fascination était réciproque.                                         

            Les œuvres de Rodin ont un caractère érotique comme Le baiser et L’Eternel printemps, qui sont des excès de douceur et de sensualité. Camille Mauclair : « Tout l’œuvre de Rodin est l’histoire de l’âme désespérée pour s’évader du corps, et choisissant pour s’en évader la seule route que le corps lui offre : l’amour physique. » La porte de l’enfer, elle est tout entière conçue d’après le schéma paradigmatique Éros/Thanatos comme une représentation des pulsions et de leur répression. Pour Celle qui fut la belleCelle qui fut la belle Haulmière, 1887, 50x30x26,56 cm ; musée Rodin Heaulnière, le sculpteur montre un corps de femme usé par la vie là encore il peut être question du souvenir de la passion charnelle. Autre que la sensualité et la volupté du modelé de Rodin, il faut également s’attarder sur le caractère érotique de la transaction entre le public de la sculpture et son concepteur. Pour Rodin le sexe sans visage est pure image de désir et l’artiste voyeur est happé, fasciné par ce fragment du corps féminin qui vaut ici plus que jamais pour le tout. « Un peu de nature se montre, une bande de chair apparaît et ce lambeau de vérité donne la vérité tout entière, et permet de s’élever d’un bond jusqu’au principe absolu des choses. » Avec cette confidence, le sculpteur trouve dans le biais de sa vénération de la nature, le prétexte à la vénération du corps féminin réduit à son seul sexe. Rodin est amoureux de la femme. Du mouvement de la ligne du corps entier, de la palpitation  imperceptible des chairs, au sexe immobile, il n’y a qu’un pas, franchi sur le tard, pour lui-même, et toujours dans le plus grand respect. Parce que le voyeur est aussi vu voyant.           

« Il ne faut pas se hâter » confiait Rodin à Rilke. Le sculpteur considérait le temps et la patience comme des conditions de création. Ils exigèrent de lui une lenteur, qui ne fut comprise que de bien peu de commanditaires, mais qui lui permirent de porter l’idée jusqu’au terme. Ni pression, ni hâte, car « pour faire quelque chose de bon, il faut avoir le temps d’oublier », affirmait Rodin. « Rodin aimait conserver longtemps les œuvres sous ses yeux, même si elles semblent presque terminées ». Rodin mit ainsi sept ans pour réaliser le Claude Lorrain, cinq pour les Bourgeois de Calais, sans compter les trois ans qu’il fallut attendre avant que le monument soit installé et inauguré. Le Monument à Balzac, commandé par la Société des gens de lettres en 1891, devait être livré dix-huit mois plus tard, mais ne fut prêt qu’en 1898. Cette nécessité de la patience et du temps était comme inscrite en lui, et il lui était entièrement soumis. Il s’agissait d’obéir aux exigences de son travail de création ; l’élaboration de chaque projet, de chaque sculpture donnant lieu à de nouvelles œuvres qui ouvraient des directions que Rodin n’en finissait pas d’explorer. Rodin reprit inlassablement son Balzac, l’étudia debout, les jambes écartées, nu, puis drapé ; il en reprit le visage dans un nombre d’études, à la chevelure abondante et au regard perçant, avant d’arriver à fixer définitivement les traits dans une tête monumentale. Car, ajoutait Rodin, « j’aime la réflexion même devant le travail presque terminé. »   

            Rodin est donc le sculpteur qui assure transition vers la modernité, par l’audace des formes qu’il impose à cette nouvelle sculpture. Pourtant il n’innove pas dans les techniques de création. Son adhésion à un processus technique très établi, de même que la poursuite incessante de la commande officielle, sont des critères communs aux artistes de l’époque, qui le rattachent encore au XIXe siècle.     

- Détail de la porte

- A propos de La porte    

- La porte dans le spectacle "Sakountala" de Pietragalla (extrait 6,6 M)

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♫ : Sergheï Rachmaninov : Concerto pour piano Nº 2