Dante écrivant une scène de la divine comédie, Luca Signorelli. Fresque. 1499-1502

 

 

Dante

 

 

 

L’enfer de Dante

(1265 – 1321)

PAR MOI VA-T-ON DANS LA CITÉ DOLENTE,
        PAR MOI VA-T-ON DANS L'ÉTERNE DOULEUR,  
        PAR MOI VA-T-ON EMMI LA GENT PERDUE.
JUSTICE MUT MON SOUVERAIN AUTEUR :
        OUVRAGE DE DIVINE PUISSANCE,
        ET TRÈS HAUTE SAGESSE ET PRIME AMOUR.
NULLE CHOSE AVANT MOI NE FUT CRÉÉE,
        SINON ÉTERNE, ET JE DURE ÉTERNELLE,
        VOUS QUI ENTREZ PERDEZ TOUTE ESPÉRANCE.
                                               ENFER, Chant III (1-9)

  

Dante Alighieri, est un Homère sans le mystère de ses origines. Dans ses œuvres, jaillit le goût et l'esprit de la nation. C’est l’un des poètes qui ont créé une langue littéCharles Delacroix: Dante et Virgile aux Enfers (189x241,5), Louvreraire, et des rares poètes qui ont inventé une littérature nationale. Celle-ci existe du jour où les idées, les croyances, les passions d'un peuple entier, où l'histoire d'un grand pays revit dans l'âme d'un écrivain, où tout cela forme une image complète, un tableau durable. Dante est le poète national : avant lui pas un esprit un peu vaste; après lui, si les hommes sont grands, les horizons sont étroits.

Dante est universel : il suffit à la vie contemplative et à la vie active; il a charmé l'Italie tant que le goût d'un plaisir de l'esprit accompagné de travail ne l'a pas rebutée; il l'a nourrie et fortifiée particulièrement quand elle a eu besoin d'un aliment solide et proportionné à ses épreuves.

L’enfer fut un thème principal de la Divine Comédie de Dante l’une des grandes œuvres du moyen age, elle fut écrite entre 1308 et 1320. La vision infernale est la partie, qui a marqué l’œuvre ainsi que la postérité, en créant une "vision dantesque".Anonyme de l'école florentine, enluminure du XIVe siècle, Bibliothèque Nationale de Florence

Dante entreprend un voyage en enfer comme chez les Grecs, et par son génie il crée une dimension sans pareille. Il mélange l’imaginaire épouvantable, la rigueur intellectuelle et le symbolisme évocateur. L’horreur du monde dantesque réside dans l’équilibre de ces facteurs, qui confère aux supplices une atroce vraisemblance. À côté des visions monastiques désordonnées, un peu folles, peu crédibles, nous avons ici un édifice intellectuel cohérent. Ce qui est épouvantable dans l’enfer de Dante, contient des supplices parfaitement adaptés aux péchés, de telle manière à sentir le frisson en parcourant le chemin avec Dante et virgile.

Dante surpris par trois fauves, qui lui barrent la route, et qui représentent trois passions, plutôt trois fléaux ; symbolisées par la panthère, le lion et la louve : Luxure, Orgueil, Avarice. C’est la raison qui le guide et représente la voix de Virgile, un connaisseur, Dante pénètre d’abord dans le vestibule des enfers, où se trouve la foule des lâches et des indécis, des tièdes, de ceux qui n’ont jamais eu le courage de choisir leur camp : ils tournent en rond pour l’éternité, derrière un étendard, aiguillonnés par des piqûres de guêpes, sans but. Puis on entre dans le haut enfer, hors des murs de la cité de Dis, où se trouvent, dans cinq cercles, les pêcheurs par incontinence.

Au premier cercle, qui constitue les limbes, tous ceux qui n’ont pas été baptisés. Ils ne souffrent pas, mais aspirent au bonheur, sans pouvoir l’atteindre. Il y a là, outre les enfants, toutes les célébrités de l’antiquité païenne, d’Homère à Euclide et de PlatonFrancesca De Rimini et Minos Guidant les poètes, Anonyme de l'école de Boulogne, début du XVe siècle, la Bibliothèque Apostolique de Rome à Horace. Dans ce cercle Minos distribue les charges.

Au deuxième cercle, on trouve la tempête infernale où se débattent les tourmentés par les désirs charnels. On cite certaines personnes : Sémiramis, Didon (se tua par amour après avoir trahi son mari Énée), Cléopâtre, Hélène de Troie, Achille (piégé pour son amour pour Polyxène), Francesca da Rimini (tuée par son mari au bras de son ami), Lancelot (aimant la femme de son roi).

Au troisième cercle, les deux rencontrent Cerbère aboyant sur une pluie de boue, et les deux questionnent des citoyens sur la boue qui couvre florence.

Au quatrième cercle, sont enfermés les avares et prodigues. Ils se cognent et s’essoufflent. Leur démesure les condamne à ne pouvoir avancer. Une tour enflammée apparaisse, à son sommet apparaissent les trois furies : Mégère, Alecto et Tisiphone.  Les Furies appellent Méduse, la plus jeune des filles de Gorgone, pour s’opposer au passage de Virgile. Un messager du ciel fait fuir les furies, et les deux personnes rentrent dans la citadelle où chevauchent partout des tombeaux défaits, et on y entend les plaintes des hérétiques.

 Au sixième cercle, des hérétiques dans des tombeaux brûlants. Dans cette partie Dante rencontre des héros hérétiques et des diacres. A la fin de ce cercle Dante explicite une échelle de maux pensée par Aristote.

            Au septième cercle, se trouvent les suicidés, leur âme germe sans cesse et les harpies les attaquent avec leur bec. Pour Dante, aucune disgrâce ne peut justifier qu’une créature renonce à la vie, don du Créateur. Dans la forêt des suicidés, Dante et Virgile croisent deux formes humaines qui fuient devant eux, arrachant tout sur leur passage et brutalisant ainsi elles-mêmes leur chair jusqu’à ce que des chiennes faméliques les rejoignent et les dévorent. Tel est le châtiment de ceux qui ont péché contre eux-mêmes par dissipation. Encore des formes humaines en conversations courtoises, ils les appellent les « sodomites », des gens aux visages de mensonges – sous-entendus les homosexuels – qui sont dangereux et il ne faut pas les côtoyer. Il est à dire que l’Église du moyen age n’autorise aucune relation hors de la reproduction. Les deux héros sont pris sur le dos du monstre Géryon (un monstre la tête d’un homme juste, et le corps un assemblage de bestialités diverses ; il peut prendre toutes les natures et les visages, pour tromper.

            Au huitième cercle, des fraudeurs, est formé d’un puits profond divisé en dix bolges au Edgar Degas - Dante and Virgil at the Entrance to Hell - 1857-8dessus d’eux, chacun des ponts convergents vers le puits central.

            Le premier bolge, contient les séducteurs et les ruffians, comme Jason (il séduise Médée pour la toison d’or) et d’autre offrant leur sœur, pour des gains. Le deuxième bolge, les flatteurs sont plongés dans un fleuve de fiente humaine. Le troisième bolge, un puits de feu, est celui des simoniaques c’est-à-dire les hautes dignités qui ont utilisé la religion pour leurs biens, dont des papes et Constantin. Le quatrième bolge, des fausses divinations qui prétendaient connaître le futur par la magie, sont condamnés à marcher en arrière. Le cinquième bolge des utilisateurs des fonds publique à leur profit, comme trafiquants, prévaricateurs, concussionnaires ; ils sont jetés dans un lac de poix bouillante et tourmentés par les diables. Le sixième bolge des hypocrites, qui sont vêtus de capes dorées doublées de plomb, les écrasant sans cesse. Le septième bolge, où des serpents mordent des voleurs de choses de Dieu, et sont transformés en serpent puis réduit en cendre, et ceci se répète infiniment. Le huitième bolge, où les flammes enveloppent les conseillers perfides comme Ulysse, qui poussent ses hommes à voir le monde au lieu de rentrer à leur foyer. Au neuvième bolge, se trouvent les fauteurs et les faux prophètes qui discordent les gens, et son châtier par être découpés en deux, ils se relient et à nouveau ceci se répète. Le dixième bolge, contient les faussaires, les simulateurs, les bonimenteurs, les faux monnayeurs, les falsificateurs de métaux, les alchimistes. Ils ont le corps couvert de gale et de lèpre.

Le neuvième cercle regroupe les traîtres de toutes sortes, à leurs parents, patrie, parti, hôte, ou à leurs autorités spirituelles. Ils sont condamnés à avoir la cervelle dévorée par ceux qu’ils ont trahi. Et au plus fond de l’enfer, Lucifer châtie lui-même les trois plus grandes traîtres de l’Histoire de l’Eglise et de l’Etat : Judas, Brutus, Cassius, en les mordant sans cesse avec ses trois bouches. Et le voyage termine avec ce cercle.

L’ensemble de l’enfer forme un énorme entonnoir, occupant tout un hémisphère, convergent vers le nombril de Lucifer. La structure en cercles de plus en plus profonds, correspondant à des péchés de plus en plus graves et de plus en plus enracinés dans l’âme, est elle-même symbolique. Les damnés ont en fait le sort qu’ils ont choisi et qui correspond à la nature de leurs actes. C’est ce qui en fait l’atroce vraisemblance. Ainsi les coléreuxDomenico di Michelino, Dante et ses Poèmes 1465 fresque, le dôme de l'église de Santa Maria del Fiore à Florence, cathédrale de Florence., qui s’entre-déchirent à coups de dents, avaient rejeté la pitié pendant leur vie : il est impossible maintenant de les plaindre ; les voleurs, qui dépouillaient les autres de leur bien, sont maintenant dépouillés de leur personnalité, se métamorphosant  sans cesse, et ne sont plus que des ombres mordues par des serpents. Là se termine cette dantesque description.

Dans le monde des privés de Dieu, sans aucun espoir futur, notre poète est tout puissant. Le pouvoir divin est la viatique de nos voyageurs, et leur révèle dans le lieu du sans retour le pouvoir divin ainsi que l’universalité du mal et ses multitudes faces.

 

La Divine Comédie et l'Art

        La Divine Comédie et sa description de l'enfer, du purgatoire et du paradis constitue une source d'inspiration à laquelle s'abreuvèrent nombre de peintres, dessinateurs, sculpteurs, musiciens... Le vaste poème de Dante Alighieri, commence dans les années 1306-1307 et achevé à la fin de la vie du poète, mort en 1321, gagna une renommée immédiate mais connut cependant un affaiblissement notable à partir du XVIIe siècle. Ce fut le napolitain Giambattista Vico (1668-1744) qui contribua à la redécouverte de Dante dans la première moitié du XVIIe siècle, notamment grâce à la publication de la Discoverta del vero Dante, ovvero nuoviprincipi di critica dantesca (1728-1729). C'est surtout au XIXe siècle que les divers épisodes de la Divine Comédie furent largement exploités par les artistes qui trouvaient dans les descriptions tourmentées de l'Enfer un champ inépuisable de sujets.

 

         Quelques artistes se sont lancés dans l'illustration complète du poème. En tout premier lieu, le peintre Sandro Botticelli, qui composa une centaine de dessins, aujourd'hui conservés à Rome et à Berlin, pour un exemplaire manuscrit qui lui avait été commandé par un membre de la famille de Médicis. Bien plus tard, en Angleterre, à la suite de John Flaxman (1755-1826), qui avait dessiné quelques scènes de la Divine Comédie dans son style néoclassique extrêmement épure, William Blake (1757-1827) réalisa une série de plus de cent dessins et aquarelles, entre 1824 et 1827, pour illustrer la totalité du poème. La mort l'empêcha d'achever son œuvre. Comme beaucoup d'artistes qui se sont penchés sur la Divine Comédie, la vision infernale occupe la place la plus importante du cycle qu'il a laissé. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, Gustave Doré réalisa les gravures d'une édition complète de l'œuvre (1861). Enfin, pour achever ce bref panorama des illustrateurs, il faut mentionner Salvador Dali qui, en 1950, à la demande de la Libreria dello Stato, à Rome, s'engagea à réaliser 100 aquarelles illustrant les cent chants de la Divine Comédie. L'ouvrage fut finalement public par les éditions des Heures Claires dix ans plus tard. Outre ces illustrations de l'ouvrage complet, des épisodes précis ont souvent été choisis par les artistes. Citons, parmi les principaux chefs-d’œuvre, la Françoise de Rimini d'Ingres (1812), le tableau de Delacroix, peint en 1822, montrant Dante et Virgile, conduits par Plegias, franchissant le lac qui entoure la cité infernale de Dité et dans lequel se tordent des damnés. (Enfer, chant VIII), Paolo et Francesca d'Ary Scheffer (1855), Ugolin et ses enfants de Charles Lobbedez (1856), Ugolin de Jean-Baptiste Carpeaux, etc.

 

Les deux célèbres sujets de tirés de l'Enfer choisis par Rodin pour les vantaux de la Porte ont également inspiré bon nombre de musiciens. Le drame d'Ugolin a ainsi été porté à la scène, des la fin du XVIIIe siècle, dans un singspiel de Karl Ditters von Dittersdorf, Ugolino (1796). Quelques années plus tard, le compositeur italien Francesco Morlacchi (1784-1841) composa une scène lyrique pour baryton, II lamento del conte Ugolino. L'épisode de Paolo et Francesca a également inspiré des ouvrages lyriques, cantates ou opéras. Le thème fut ainsi donne deux fois aux musiciens du concours du prix de Rome, en 1854 puis en 1868. II fut aussi le sujet du dernier opera d'Ambroise Thomas, Françoise de Rimini, crée à Paris en 1882. Le livret de Barbier et Carré offrait même la particularité de faire apparaître les personnages de Virgile et de Dante, lors du prologue et de l'épilogue de l'opéra. En Russie, Piotr Ilitch Tchaïkovski composa sa fantaisie symphonique Francesca da Rimini en 1876. Son frère Modest, qui lui en aurait suggère l'argument, fut également le librettiste de l'opéra du même nom de Serguei Rachmaninov, commence en 1898, mais achevé en 1904 pour être crée au Bolchoï en 1906. Enfin, en 1913 et 1914, deux opéras portant le même titre furent représentés pour la première fois, l'un à Paris, du au compositeur Francesco Leoni, sur un livret de François Mario Crawford, l'autre, un an plus tard, à Turin, composé par Riccardo Zandonaï, sur un livret de Tito Ricordi. N'oublions pas non plus le savoureux Gianni Schicchi de Giacomo Puccini, sur un livret de Gioacchino Forzano (1918), inspire par le chant XXX consacré aux falsificateurs.
L'œuvre de Rodin inspira elle-même au compositeur américain Wilfred Josephs la composition d'un vaste poème symphonique inédit en sept mouvements intitule La Porte de l'Enfer, achevé enJean-Baptiste Carpeaux : Ugolin et ses fils, 1857-67  1959.

 

Franz Liszt à qui l'on doit la sonate Après une lecture du Dante pour piano (1849), inspirée en partie par le poème du même nom de Victor Hugo (1836), composa également la vaste Dante Symphonie (1857), où il se montre l'un des rares artistes à aborder les trois volets de la Divine Comédie, achevant son œuvre sur les chœurs angéliques du Paradis. Liszt avait même imaginé une véritable mise en scène pour l'exécution de sa symphonie : les vents de l'Enfer auraient souffle sur le public grâce à des machines à vent, et une lanterne magique aurait projeté des images dues au peintre et illustrateur Bonaventura Genelli (1798-1868). Ce grandiose projet échoua, faute de crédits suffisants.
En ayant choisi d'illustrer L'Enfer, Rodin s'engageait parfaitement dans le sens des inspirations qui marquèrent son siècle. C'est sa façon de traiter le sujet qui allait faire de sa Porte une œuvre majeure sans équivalent.

 

 

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♫ Franz Liszt : Après une lecture de Dante (le thème est de créativité et non de l’enfer)