Jean-Paul Sartre

 

 

 

 

 

 

 

Huis clos

 

Alors, c’est ça l’enfer. Je n’aurais jamais cru…

 Vous vous rappelez : le soufre, le bûcher, le gril…

ah ! Quelle plaisanterie.

Pas besoin de gril, l’enfer, c’est les autres.

Dans ce site vous trouverez:  - L'histoire de Huis clos

                                           - La préface de Sartre 

 
Cette page contient:
 
  1. Les Personnages de la Pièce.
  2. Le problème avec et envers les autres.
  3. Le miroir et le regard.
  4. Les émotions.
  5. L’univers de la pièce.   
  6. Le facteur temps.
  7. Le théâtre de la pièce.

Les Personnages de la Pièce :

La pièce comporte quatre personnages : Garcin, Inès et Estelle comme principales, et le "garçon d’étage". Ils se rencontrent pour la première fois. En se posant la question : Pourquoi on est ensemble ? Ils vont se découvrir. Le jeu est entre être et paraître. 

Garcin était un publiciste et un homme de lettres. Un publiciste, est dans le sens journaliste politique. Il se croît un héros, et voudrait le faire croire aux autres, mais c’est un pur lâche, qui a fait un mauvais usage de sa liberté. Il a une nervosité mal contrôlée. Les tics de son visage trahissent sa peur et confirment l’épouvante. Tout ce que Garcin révèle de son passé prouve sa lâcheté. Il s’est enfui de la guerre, et il n’a pas eu la fin héroïque comme il espérait. Il est mort lâche. Sa lâcheté n’est ni naturelle ni héréditaire ni d’un tempérament – L’existentialisme de Sartre – mais c’est défini à partir d’un acte qu’il a fait. Ses actes témoignent de son refus à assumer les situations dans lesquelles il s’est trouvé. Il était libre de faire ce choix ou non. Celui qui prétend choisir sa vie, doit assumer son choix, y compris jusqu’à la mort. L’acte fondateur par lequel un individu décide de justifier son existence doit prendre en compte les intérêts (moraux et politiques) de la collectivité. Selon Sartre Garcin n’était pas libre de fuir. Non seulement parce qu’il a trahi ses propres engagements, mais aussi parce qu’en fuyant il a trahi la cause (le pacifisme) qu’il incarnait. Il s’est lui-même exclu des valeurs que son libre choix avait prétendu faire siennes. Se témoigne d’une mauvaise foi pour masquer son mauvais usage de la liberté, et il s’est construit un monde imaginaire, fait d’excuses et d’alibis. Garcin ment à soi-même et devient violent une fois que la vérité est révélée. Son agressivité verbale et physique, obéit à un désir de supprimer les obstacles et non de les surmonter.  A défaut d’être un héros il s’est affirmé sur les autres, en les faisant souffrir et en y prenant un certain plaisir – ses réactions avec sa femme – il a trouvé que la torture morale qu’il infligeait à autrui est la justification de son existence. Le vocabulaire dont use Garcin révèle et résume à la fois sa faillite morale. Et son langage est toujours négatif : – non  je ne suis pas le bourreau, … – La lâcheté l’ayant empêché de devenir le héros qu’il rêvait d’être, il ne se peut définir positivement. L’« enfer » pour lui est cet autre qu’il a été et qu’il veut nier.                                 

            Estelle, orpheline et pauvre, a épousé un homme âgé et riche. Son mariage l’a accédé à la bourgeoisie. La vie aisée l’a éblouie, elle n’accorde aucune importance qu’aux apparences confortables et rassurantes. Estelle se définit par son inconsistance et par sa fausse morale. Elle refuse d’affronter la situation ; elle critique les canapés, elle ajuste son maquillage souvent, elle dit absent au lieu de mort. Sa frivolité est claire. Elle a vécu sur terre sans réfléchir ni mesurer la responsabilité de ses actes. Sans caractère ni volonté, elle est sans conscience. Son nom suggère sa superficialité : Estelle peut s’écrire : « Est-elle ? ». Elle ne sent ni coupable ni responsable de quoi que ce soit. La force des choses lui a imposée le mariage ; la fatalité lui a infligée le coup de foudre, et d’où son adultère. Elle ne se sent responsable de rien, ni de l’infanticide qu’elle a commis ni du suicide de son amant, il faut cacher l’enfant né de sa liaison. La faute n’est pas dans l’acte, mais dans le scandale qu’elle provoque : « personne n’a rien su ». Le suicide de son amant est stupide, puisque son mari ne doute de rien. Pour elle c’est : « comme si », comme si elle n’était pas coupable, comme si elle n’est pas en enfer, comme si c’est par erreur. Cette "mauvaise foi" fait sa force et sa faiblesse : Sa force car elle lui permet d’échapper (pour peu) ; et sa faiblesse puisque les autres font comme si… Sans quoi le refuge d’Estelle s’écroule. Elle essaie de séduire Garcin en l’invitant, séduisant, lui promettant la soumission et le défiant. Son échec est du pacte qui repose sur l’échange de mensonges. Pour le séduire elle feindra croire qu’il est héros, et lui qu’elle n’est pas criminelle. Mais lui a besoin de sincères croyant à son héroïsme, c’est ce qu’elle ne peut pas comme étant superficielle, et en plus indifférente de sa personnalité. Aucune possibilité d’entente avec Garcin car elle aspire le réconfort physique et lui le réconfort moral. Une Attitude radicale avec Inès comme n’étant pas lesbienne, elle tente en vain de la tuer. Estelle ne lui reste qu’à haïr celui qui la refuse et celle qui lui rappelle ses crimes, et ceci sans issue comme ne pouvant rien changer à la situation. Elle est face à elle-même, sans pouvoir se réfugier dans l’imaginaire ni supprimer les obstacles.

            Inès est convaincu de sa damnation – aux temps de la pièce l’homosexualité est discriminé – Elle a vécu sa sexualité sous le poids de la condamnation sociale. Inès assume sa condamnation. Elle est invulnérable en apparence mais fragile et souffrante. Inès ne cherche pas d’excuses, ni se réfugie dans le mensonge héroïque, et ni dans les apparences. Inès admet ses fautes et son châtiment. Inès ne cherche pas à embellir, elle se reconnaît méchante, sèche sans bonne volonté, elle se déclare qu’elle a besoin de la souffrance des autres pour exister – la définition même du sadisme – contrairement aux deux autres, elle est lucide et objective, sa trajectoire est rectiligne. Sa lucidité empêche les deux autres d’oublier qu’ils sont en enfer. Elle découvre la première la machinerie de l’enfer et l’use, ce qui la rend clairvoyante et invulnérable. Inès a peur de la solitude, et elle est victime de son désir. Elle a l’enfer de désirer Estelle sans pouvoir la posséder. Elle se révolte en voyant des couples terrestres, ainsi que Garcin et Estelle prêts à s’enlacer la torture. Inès en plus vit dans le mépris de soi. Elle sait qu’en tentant de séduire Estelle, elle va au-devant du dédain de la jeune femme Son mépris nourrit à la fois sa honte, ses blessures et sa jouissance. Le sadisme devient alors masochisme. La honte d’Inès d’être soi, et d’être méprisée au regard d’autrui, vaut la lâcheté de Garcin, c’est pourquoi il refuse de s’enfuir car elle a deviné qu’il est lâche. « tu sais ce que c’est le mal, la honte, la peur » lui dit Garcin, elle acquiesce d’un simple « oui », qui vaut toues les explications. Inès se venge des autres et de soi par la lucidité et la cruauté.

            Le garçon d’étages a le rôle le plus mince. C’est lui qui nous introduit à quoi ressemble l’enfer, pareil à un grand hôtel international. Il se comporte en groom stylé d’un hôtel de renom. Ses propos sont empreints d’une amusante spontanéité. Il demande à Garcin de « réfléchir » à ses propos, « pour l’amour de Dieu », c’est bizarre puisque l’on est en enfer. L’insolence perce ainsi dans les réactions du « garçon » et ceci par indignation et spontanéité, et non pour la volonté de choquer ou blesser. Il introduit une note d’humour à l’enfer.    

 

Le problème avec et envers les autres :

            L’objet (table, chaise,…) ne sait pas qu’il existe, il ignore ce qui l’entoure, il est enfermé sur lui-même ; il est « en soi » traduit Sartre. L’homme possède la faculté de se penser et penser le monde. Penser le monde signifie le juger ; et juger implique de poser des critères et de faire le choix. En même temps il se définit, et élabore, par son choix, un système de valeurs ; son action précise sa morale et dit qui il est. Pour ceci Garcin est compris toujours dans l’acte de la fuite. Les personnages sont damnés pour n’avoir pas osé assumer la liberté. Liberté et responsabilité, sont les formules clés de la pensée de la pièce.

Que c’était simple si l’homme fut seul au monde, il aurait été libre de faire ce qu’il veut sans contradiction ou opposition. Il serait une subjectivité pure ; un pour-soi absolu. C’est impossible d’être seul – ordre de l’évidence – et en plus l’individu ne pourra pas se connaître. L’autre lui apporterai la confirmation  que ce qu’il fait, sent ou pense, est bien ou mal. Par intérêt ou ignorance, l’homme peut refuser d’exercer sa liberté, donc sa responsabilité ; il devient alors un « salaud » ou un « lâche », car il a nié ce qui fait son originalité et spécificité de la condition humaine : la conscience. Si l’homme ne choisit pas c’est pareil à mal choisir, car l’homme vit dans une collectivité. Son choix doit prendre en compte l’intérêt de cette collectivité. Dans différentes situations on n’a pas le même choix mais ceci dépendra et résultera au profit de la collectivité et au bienfait dont elle en tirera. Un pour-soi pousse à se donner une bonne conscience, par ruse de langage, ou même mensonges. Pour vraiment se connaître il faut avoir recours à autrui, où l’on a une image objective de soi, donc obligé par l’idée de cet autrui. Un vrai problème c’est que l’autre nous juge et nous jugeons l’autre en retour, un vrai conflit. Par suite on se juge les uns les autres. On se fait l’objet l’un de l’autre. On est en même temps l’objet pensant et pensé. Or aucun de nos héros, ne peut se passer du regard des autres sur soi. En plus n’accepte pas d’être l’objet de cet autre. Un cycle infernal se forme ; et un conflit permanent entre les consciences se fonde. L’image envoyée varie suivant la personne qui l’envoie – chacun détient une parcelle de mon image, la véritable personne ne peut l’avoir – Le piège est proprement tragique du fait que le sujet pensant devient au milieu d’une infinité de sujet pensants.

« L’enfer c’est les autres » la formule qui ne créé aucune confusion. Mais Sartre ne touche pas à la coexistence avec autrui – vous trouverez les détails dans la partie : « Ce que dit Sartre de Huis Clos » - Les rapports deviennent difficiles dans le cas où elles sont fondés sur des mensonges et sur le refus d’assumer ses choix. La difficulté des rapports avec autrui n’est pas nécessairement un enfer, mais dans Huis clos le problème est différent : les trois personnages ont « mauvaise foi » ; ils refusent de voir la vérité en face. Garcin est un lâche qui se veut faire un héros, Estelle est une infanticide et Inès vit son homosexualité dans la souffrance, bien quelle prétend le contraire. La « mauvaise foi » ne peut durer comme ne pouvant en aucun moyen ignorer les autres. Le « pour-soi » se heurte à chaque instant au « pour-autrui », le monde d’illusions qu’on a construit s’écroule devant le regard lucide de l’autre. Le nombre de personnages dissipe la possibilité d’entente ou d’alliance, même temporaire. A quatre des couples pourraient se former. A deux un accord possible. Mais à trois : il y a toujours un exclu qui, de dépit, empêchera les deux autres de se mentir. L’homosexualité d’Inès rend Inès rivale de Garcin auprès d’Estelle qui, n’étant pas lesbienne de son côté, devient l’ennemie d’Inès. Alors l’enfer ne peut être que les autres. Ils détruisent jusqu’à la dernière illusion, seules subsistent la lucidité et une vérité que le trio est à jamais condamné à regarder en face ; leur vie a été un échec.

 

Le miroir et le regard :

            Le miroir est un élément essentiel dans la pièce – bien qu’il n’existe pas – Les personnages en parlent souvent, comme obsédés par la nécessité de s’y regarder. Le miroir peut être remplacé par le regard de l’autre. Par ce biais, Sartre aborde le thème de l’être et du paraître. Et il analyse les conséquences sur les relations amoureuses.

            L’ampleur du miroir est de deux façons : négativement, quand les personnages déplorent ne pas en disposer ; et positivement, lorsqu’ils tentent d s’apercevoir dans les yeux de l’autre. Chacun d’eux ressent douloureusement l’absence du miroir. Garcin trouve « assommant » qu’ils aient « ôté tout ce qui ressemble à un miroir ». Estelle qui vivait entre les miroirs, elle se voyait comme les gens la voyaient, et c’est ennuyeux de ne plus en disposer. Inès ne regrette pas l’absence du miroir, mais plusieurs fois elle fait allusion à sa propre image. A défaut de pouvoir se contempler dans un miroir, chacun des trois damnés dispose du regard des deux autres pour s’y observer. Estelle demande à Garcin un miroir, et elle est poursuivit par Inès qui se présente pour être la glace, et même lui dira ce qu’elle aimera entendre.   

            L’image reflétée peut déformer grossir, bref se révéler incomplète ou trompeuse. L’image qu’un individu se donne de lui correspond rarement à l’idée qu’il se fait de lui. Le paraître coïncide difficilement avec l’être. Ce sont ces rapports complexes entre les apparences et le réel que pose Huis clos, le jeu du miroir et du regard. Nous voyons en effet, et nous nous voyons. Nous sommes sujet regardant et objet regardé. En un clin d’œil on saisit notre dualité le pour-soi et pour autrui. Le miroir est rassurant, au moins les premiers temps. Il fournit à Estelle la preuve objective de son existence : Elle se voyait. Elle était à la fois celle qui regardait et qui était regardée. Le miroir remplit la fonction « pour-autrui ». Mais c’est un pseudo « pour-autrui » ; le vrai « pour-autrui » possède un désir, une volonté, un jugement qui sont indépendants de moi et en plus autonomes. Et ainsi on n’est pas maîtres du regard des autres. Je peux modifier l’image du miroir à ma guise mais pas l’image des autres. Estelle confirme sa superficialité : en apprivoisant son image dans les glaces, c’est un simple pour-soi, qui n’aurait aucun compte à rendre à personne. Sans miroir on devient l’objet du regard d’autrui, spécialité Huis clos. Le regard de l’autre c’est sa liberté, mais c’est une liberté étrangère qui me possède  et dans laquelle je ne me connais pas forcement. Sous le regard d’autrui, je ne puis être l’objet et le sujet et sujet à la fois, comme le miroir me donne l’illusion.

            Inès accepte de servir de miroir à Estelle dans le but de la séduire. Mais Estelle de Garcin qu’Estelle sollicitait en miroir. Inès propose ses yeux et propose la fidélité – aucun moyen d’autre comme étant la seule femme – une rencontre amoureuse à accents humoristiques et cruels, Estelle demande l’aide à Garcin qui est un tiers. Tout est parodie, mais une parodie grave en définitive. L’enfer est un lieu où l’amour est difficile. Pour Inès cette impossibilité de l’amour se change en souffrance délibérément acceptée. En se faisant le miroir d’Estelle, Inès poussait son échec à l’extrême et ceci car elle augmentait le refus d’Estelle. Inès accepte d’être un objet – le miroir d’Estelle – juste pour la séduire, au moins de la regarder pour assouvir ses désirs homosexuels ; elle renonce à être regardée pour être regardante, mais elle est niée. Inès évolue dans un cercle véritablement infernal. Le conflit du « pour-soi » et « pour-autrui » rend à jamais illusoire la passion amoureuse. Garcin et Estelle veulent s’aimer et vivre dans l’illusion, mais ne peuvent plus se mentir sur la véritable nature de l’autre, sous le regard d’Inès.

 

Les émotions :   

            Dans les relations dans Huis clos intervient un langage paraverbal qui réside dans la manifestation des émotions. Il n’y a point d’homme sans émotions. Étymologiquement "émouvoir" dérive de "mouvoir" : être mis en mouvement. L’émotion est un mouvement  provoqué par le monde et dirigé vers celui-ci. Elle est en rapport avec le "pour-autrui". L’émotion tend à changer le monde (autrui) dans le sens que désire ma conscience. C’est pourquoi, elle est révélatrice de nos vœux profonds, de notre être réel. Les émotions dans Huis clos essayent d’annuler tantôt le passé, tantôt le présent.

            Les personnages répugnent à assumer leur vie. Leurs émotions proviennent du désir de se reconstruire une image satisfaisante de soi, en réinterprétant les évènements antérieurs, car il ont aucune chance de modifier les situations du présent et ou du futur. Leurs réactions n’en sont que plus révélatrices de leur "mauvaise foi".

            Si elles expriment la tentation de rectifier le passé les émotions cherchent également à modifier le présent. Quand le trio ne peut plus supporter sa situation, il s’efforce de la nier par des réactions émotives inadaptées. Garcin se trahit par ses colères ; Estelle, par ses rires et sa mondanité déplacée ; Inès, par sa tension intérieure. L’idée fondamentale propre à Sartre : l’émotion est un vain désir de changer le réel quand l’action n’y suffit pas.

 

L’univers de la pièce :              

            La pièce de Sartre est une œuvre fantastique – c’est l’hésitation éprouvé par un être qui ne connaît que les lois naturelles, face à un évènement en apparence surnaturel – Les personnages sont décédés et bien vivants ; et même vivent normalement. Cet état de morts vivants provoque une double rupture. D’abord, entre les personnages et leur propre existence qui appartient au passé. Tout est fait, ils n’ont qu’à dresser le bilan définitif de leur vie. Une seconde rupture, également fantastique, se produit entre les personnages et les spectateurs. L’occasion est donnée à ces derniers de contempler l’impossible, il est introduit dans l’univers des morts. La mort contraint les personnages à regarder leur vie comme un objet fini. Ils sont pour eux-mêmes des "en-soi" ; ces morts demeurent des sujets pensants, des "pour-soi" Sartre réalise ainsi la séparation fondamentale de ces deux notions, qui ne se produit jamais dans le monde des vivants. Cette séparation fonctionne comme une invitation au lecteur à ne pas se laisser réduire à un "en-soi", comme s’il était déjà mort, mais à décider de sa vie tant qu’il en a encore la capacité.

            L’ « enfer » sartrien se définit d’abord par ce qu’il n’est pas. C’est un enfer sans instruments de torture. De même c’est un grand hôtel, qui n’a pas les caractéristiques des chambres d’hôtel. Ces allusions aux objets manquants tendent à créer chez le lecteur un dépaysement total pour mieux le projeter dans un ailleurs inconnu. Lorsqu’en revanche ils sont présents, les objets infernaux sont sans fonction. La sonnette ne marche pas. Le coupe-papier n’est d’aucune utilité, puisqu’il n’y a pas de livres en enfer. Les canapés permettent de s’asseoir, et non de dormir. On ne dort plus en enfer. Or, en principe, un objet est conçu et fabriqué pour une fonction déterminée. Ne servant à rien, les objets infernaux symbolisent un univers privé de signification, un « en-soi » massif. Partout et en tout le sens de la causalité a disparu.

             L’enfer est pareil é un grand hôtel, le couloir relié à d’autres couloirs ; donne l’impression d’un labyrinthe sans fin. La manière dont on vit dans l’ « enfer » sartrien est surtout un supplice. Si le huis clos est un lieu sans agitation, il est aussi un lieu sans repos. L’impossibilité de dormir rend permanente une cohabitation déjà insupportable. La conscience est en éveil éternel comme pour mieux scruter la vérité indésirable. Nu l moyen de s’échapper dans le sommeil, ou dans la rêverie. Les paupières ne peuvent pas se fermer. Il n’y a pas de pause possible. L’être vivra éternellement à nu, prisonnier de sa pensée et de l’impitoyable regard d’autrui. L’ « enfer » est fantastique puisqu’il permet aux personnages de voire ce qui se passe sur terre, et entendent ce que l’on dise d’eux. Les visions disparaissent progressivement, mais elles sont proprement fantastiques dans la mesure où elle défit les lois physiques. Le fantastique de Huis clos est lié au regard qui discerne l’insolite, qui dévoile l’impensable, qui traque sans fin la vérité et qui possède le don de double vue.

 

Le facteur temps :

Bien que l’éternité soit difficile à suggérer ; le temps est assigné par les horloges ou autres instruments, mais l’éternité est insaisissable. Et en plus inconcevable. Sartre y parvient par deux moyens : par l’effacement progressif du temps humains et par la suggestion d’une durée sans fin

Les damnés possèdent encore la possibilité de contempler leur proche « là-bas ». Le temps nécessaire à l’échange des répliques entre les trois personnages ne correspond pas à la durée vraisemblable des faits et gestes qu’ils observent. – les visions qu’ils ont eu tous les trois donnent de la terre cette impression – De la contraction à l’effacement de la durée, il n’y a qu’une nuance, vite supprimée. Les personnages deviennent bientôt aveugles à ce qui se passe sur terre. Leur cécité gomme alors le temps. Perdant tout contact auditif ou visuel avec le monde, le trio est privé de repère. Chacun des damnés ressent douloureusement cet arrachement hors du temps. Le temps est humain s’étant désintégré, l’éternité peut dès lors commencer.

L’éternité est un présent immobile et, par conséquent, à jamais identique. L’arrivée des damnés en enfer correspond à leur projection dans le perpétuel, dans l’éternité. Sans nuit et des lampes qui ne s’éteignent jamais. Aucun geste ne permet la moindre datation. Un instant dilaté s’installe. Le passé et le future se confondent. La structure de la pièce est cyclique. C’est toujours deux personnes contre le troisième. Comme ils n’ont cessé de le faire depuis le début de la pièce, ils poursuivront leur alliance éphémère contre un tiers exclu, et ce tiers exclu brisera toujours l’entente dirigée contre lui. Condamnés à demeurer ensemble, le trio est condamné à tourner en rond, à répéter indéfiniment ce qu’il fait. Au sens strict, Huis clos ne décrit pas l’éternité, mais l’accès à l’éternité quand l’homme vient de mourir. Plus d’avenir et, pas davantage, de passé. Reste un présent à jamais identique à lui-même.

L’éternité sartrienne confère un privilège, mais qui s’avère redoutable : celui du savoir total. Les damnés connaissent qu’ils y sont contraintes par la présence des « autres », mais parce qu’ils savent d’emblée tout sur les autres Leur savoir est absolu. Ce privilège est toutefois redoutable, dans la mesure où, loin de libérer ou consoler les damnés, il les accable davantage. Tout connaître c’est d’abord se connaître entièrement. Ils se découvrent alors. Dans tous les sens du terme, l’éternité est infernale.

 

Le théâtre de la pièce :

La pièce est sans action et sans dénouement. L’intrigue de Huis clos est inexistante : il ne se passe rien. Les jeux sont faits. Les trois personnages sont voués à l’immobilisme. Ils n’ont rien à faire et ne peuvent rien refaire. Pas de dénouement : l’idée même de fin est absurde Le baisser du rideau ne coïncide en aucun terme avec une conclusion. Aucune échappe de la situation n’est possible. Les personnages de cette pièce sont sans caractères, sans vertu ni défaut majeurs, et même sans psychologie.  Ils sont dotés de tous les attributs des individus : nom, un passé social, professionnel, affectif. Mais ce ne sont pas leurs passions, bonnes ou mauvaises, qui les définissent. C’est la situation de « Huis clos » perpétuel dans laquelle ils se trouvent.

Tragique, Huis clos l’est d’abord par sa pensée philosophique. En dépit des apparences, la pièce est une métaphore de l’existence terrestre. Elle ne se déroule « ailleurs » et après la mort que pour mieux illustrer le caractère tragique de la condition humaine. L’attente dans laquelle s’installent les personnages est angoissante. Ordinairement, l’attente implique une fin, heureuse ou malheureuse. On attend quelqu’un ou quelque chose. Mais dans cette pièce l’attente est sans but, sans fin, puisqu’il n’y a rien : c’est une attente vide de sens. Les personnages sont pour les spectateurs des contre-exemples. Cet échec et l’impuissance des personnages figés dans la mort ne peuvent qu’engendrer une certaine angoisse chez les spectateurs. Né sur la scène, le tragique s’empare de l’assistance.

Sartre qualifie son théâtre de : « théâtre de situation. La conception en est nouvelle : c’est à la fois un théâtre moral et un théâtre de représentation. Dieu n’existe pas, selon Sartre, l’homme ne peut se définir par rapport à un quelque chose Créateur. Il est ce qu’il se fait, ce qu’il décide d’être. De là provient la nécessité de Sartre de mettre en évidence non des caractères ou des personnages historiques ou mythiques, mais des « situations si générales qu’elles soient communes à tous ».                                               

                     

    Histoire de Huis clos

    Préface de Sartre                                                                         

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