Paul Eluard et Picasso à Wroclaw 1948

Picasso et Eluard

 

 

Picasso, dessins
Par Paul Éluard, 1952
 

                Lorsque se déroule dans ma mémoire le long film de l’œuvre de Picasso, je suis toujours frappé d’admiration par l’enthousiasme, le travail, l’incessant mouvement d’un homme dont le message restera, j’en suis persuadé, « le meilleur témoignage que nous puissions donner de notre dignité » .
                L’enthousiasme de Picasso ne se ralentit jamais. C’est sa force et son secret. Chaque pas en avant lui découvre un nouvel horizon. Le passé ne le retient pas ; le monde s’ouvre à lui, un monde où il naît à lui-même chaque jour.
                Peu importe à Picasso d’être tourné en dérision, d’être méprisé ou haï, peu lui importe le désaveu, le reniement des hommes. Il est là pour servir ce qu’ils ont de meilleur. Il sait que son enthousiasme est utile, indispensable. A la foule de comprendre qu’il n’y a pas d’enthousiasme sans sagesse, ni de sagesse sans générosité. La générosité de Picasso s’exprime par le travail, un travail à la mesure d’une vie qui s’acharne à tout voir, à projeter sur l’écran de l’histoire de l’homme tout ce qu’il peut comprendre, admettre ou transformer, figurer et transfigurer. Ce qui demeure d’aujourd’hui allégera demain. Il n’y a qu’une manière de dessiner, c’est le mouvement, mouvement de l’esprit et de la main, Picasso a peut-être exécuté cinquante mille dessins, dix mille toiles, mille sculptures. Depuis que la céramique l’a tenté, il a créé deux mille objets. Et tous nouveaux, tous différents. La vérité est certainement la qualité prédominante de son œuvre. Il ne s’est jamais répété. Le travail, la vraie vie de ses yeux, de ses mains sont fidèles au monde qu’il créé et dans lequel il vit. Et pour qui croirait à quelque complaisance ou gratuité possibles, je voudrais conter une anecdote : j’ai vu Picasso dessiner au plusieurs feuilles de papier des esquisses de l’Homme au mouton ; ces feuilles trop petites pour le dessin tout entier, comportaient, les unes, le dessin du buste, les autres le dessin des jambes. Et quand il eut terminé, j’ai pu prendre n’importe quelle esquisse de jambes, elle s’adaptait exactement trait pour trait à n’importe quelle esquisse de buste. L’auteur n’y avait pas pensé.
Picasso est fidèle à son sujet, dans la diversité. Et s’il dessine des colombes l’une a pour elle sa blancheur, sa hiérarchie dans l’échelle des oiseaux, l’autre, par les plumes, est plus tendre, une autre protège le monde de ses ailes étendues ou bien se fixe dans l’élan ou même se transfigure en un visage humain.
               On dit communément que les plus grands peintres ont peint avec leur sang. Ce n’est là qu’une image, mais elle tire sa valeur de ce que l’homme n’a rien de plus précieux à remettre. Le sang c’est avant tout la foi dans la vie, dans sa continuité, c’est la perpétuité de la chaleur humaine, c’est la pensée profonde et l’imagination qui luttent contre la mort, c’est la volonté aussi bien raisonnable que capricieuse… Et si jamais peindre peintre a accompli ses quatre volontés, c’est bien Picasso, homme en mouvement d’un bout à l’autre de sa vie, homme en mouvement d’un bout à l’autre de sa vie, homme en constante métamorphose. Ses yeux, ses mains ne sont jamais à l’ancre. Sa mémoire, qui est immense et persistante a bouleversé l’ordre admis et les conventions. Mais partout elle a néanmoins renforcé les valeurs établies par ses pairs. De la réminiscence de Toulouse-Lautrec, si sévère et si pure, sensible dans les dessins que Picasso signe encore Ruiz, du nom de son père, surgit l’Époque bleue, prodigieuse lueur nocturne ; la plastique nègre éclaire d’une nouvelle lumière Cézanne et nous assistons à la plus étonnante résolution du réel ; le cubisme. Et bien sûr que Picasso a entendu, mieux que personne, résonner le cristal d’Ingres, mais il y a versé un vin enivrant. Et bien sûr que les Grecs ont transmis à Picasso, comme à nous tous, leur credo mythologique mais lui, il a croisé avec la sagesse et l’imagination modernes qui ne révèrent pas de dieux. Ses minotaures prodigieux, ses sirènes, ses centaures, ses faunes vivent vraiment sur cette terre d’une vie à la fois animale et humaine.
                  Picasso s’est emparé dernièrement du Moyen Âge, par le canal du Romantisme. Aussitôt une autre lumière a baigné ce passé pour nous théâtral et légèrement grotesque. Le Moyen Âge n’avait plus qu’un regard. Picasso le rendait voyant, lui rendait le pouvoir de conjuguer sa naïveté et même sa brutalité avec notre désir contradictoire de connaissance innocente et savante.
                  C’est ainsi que Picasso est lié à l’histoire éternelle des hommes. Et là où nous ne pouvons reconnaître d’influences, d’origines, c’est qu’il est plus entièrement animé par son temps, ou qu’il est utopique. De son temps les baigneuses, et de son temps les arlequins, de son temps ces portraits semblables à des horloges bizarres où l’équilibre d’une guitare pèse les fruits du compotier, de son temps tous les paysages liés par les brumes du matin ou du couchant, de son temps Guernica ou les Massacres de Corée. Mais de demain vient la colombe et toute cette inscription d’un rêve dans la veille, ces sculptures éternelles qui disent l’espoir humain, toujours plus beau que le présent.
                    Que fait Picasso aujourd’hui ? Il copie la nuit comme il copierait une pomme, de mémoire, la nuit de son jardin en pente, bien ordinaire. Sur l’un des côtés de la maison, il y a un bassin plein d’eau, éclairé par une lampe, beaucoup d’herbe. Je sais d’avance que ses nuits de Vallauris n’auront rien des grâces faciles de la Provence, mais je suis certain qu’après les avoir vues, je ne pourrai plus vivre une nuit de Provence sans le ressentir comme elle existe dans ses tableaux. Tous les modèles de Picasso ressemblent à leur portrait. Le dessin de Picasso rétablit les choses dans leur vérité, car d’une apparence variable à l’infini, milliard d’instantanés, il dégage une constante, il éternise la somme des images, il totalise ses expériences.
                   Dans le travail de Picasso, la recherche de la formule définitive a pour résultat l’instantanéité et le besoin de la révélation immédiate. Quand Picasso s’applique, ce n’est pas à reproduire, mais à produire. Il veut convaincre dans l’instant par un seul trait, par un seul mot criant l’évidence. Il veut convaincre dans l’instant par un seul trait, par la violence tout douceur et par la douceur toute violence. La réflexion, pour lui, ne peut naître que de l’impulsion doit triompher de la réflexion. C’est par là qu’il nie la paresse, c’est par là qu’il donne à la vision instable la stabilité de l’énergie. Toute œuvre commencée est fatalement pour lui une œuvre achevée. Par cette transfusion qu’il accomplit sans cesse de la couleur aux formes, il se prouve sa vertu. Jamais rien ne peut la détruire. J’ai vu Picasso se reconnaître à chacun de ses efforts.
                   Et nous reconnaissons, nous, à travers les gravitations et les chutes de son univers, la raison même de notre vue. Le mystère s’est déchiré dans la souffrance, dans le chagrin, dans la colère et dans la passion de vivre. Comme l’amour suscité par l’inquiétude et par l’ennui, la clarté et la vérité surgissent souvent des jours de désespoir, de fureur et de rébellion. Picasso a toujours pris le monde au sérieux et s’est risqué tout entier, aussi bien quand il peint des paysages, des natures mortes ou des portraits que lorsqu’il exprime son sentiment social, national, international. Ce qui manque trop souvent au réalisme que nous défendons, c’est le sentiment du réel. Il faut l’appuyer de son cœur et du flot de son sang, des vagues de ses mains, du torrent de ses yeux. Il faut avoir la passion du réel, mais il faut le vivre. Nous n’obéissons pas à l’objectivité et le monde qui nous détermine, nous ne le croyons pas immuable, car nous avons confiance en nous qui sommes partis de lui et qui avons assimilé et interprété ses forces vives. Dans un tableau de Picasso, l’espace règne. Vous le regardez de tout près ou de très loin, la même distance fragmente l’infini devant, derrière la chose représentée. Or, être maître de l’espace ne prouve-t-il pas le règne de l’homme, de notre vue, ne justifie-t-il pas le but de notre démarche et de beaucoup de nos efforts ? Et par là, l’émotion devant nos moyens n’implique-t-elle pas le sentiment de notre force, de la force de nos désirs ? Il n’y a pas d’espace dans la nature, c’est nous qui le mesurons, qui le connaissons, qui le bouleversons par la vitesse de nos perceptions. Un arbre, un homme sont proches ou lointains pour nous. En soi, rien ne les rapproche ni ne les sépare. Il en va de même pour les traits humains que nous discernons ou confondons. Entendez-moi, nous les voyons. Nous les voyons mêlés à notre expérience. Ils sont à l’image de nos joies ou de nos tragédies.

                En 1936, Picasso a figuré la tragédie de tout un peuple. Il existe peu de tableaux en colère, peu de tableaux en colère, peu de tableaux aussi brûlants que Guernica. Goya déjà s’était dressé, invectivant et maudissant, contre les ennemis du peuple espagnol. Madrid 1808 a la même rage de défendre son honneur et sa vie que Madrid 1936. Toutes les figures des études de Picasso pour Guernica souffrent de la douleur suprême, elles n’expient rien, elles reçoivent l’injure de la souffrance imméritée. Et elles n’acceptent pas, elles suent de fureur, elles recrachent l’air noir de la honte et du crime, de l’homme humiliant, détruisant son semblable. Avec Guernica, Picasso a proclamé de quel côté de la barricade il se situe depuis toujours. Nul n’avait jamais pu douter de son adhésion à la cause du plus grand nombre, à la cause de l’avenir, de la vie et du bonheur contre la mort et le malheur, mais la superstition esthétique était désormais vaincue, ses ombres se diluant dans une clarté humaine. La lumière au fond de l’âme, au fond du corps, et leur transmettait ses pouvoirs ; que l’homme convertisse l’homme, fraternise, se solidarise dans le temps immense et compliqué de son histoire. « Histoire et poésie, tout peut être un », a écrit Lope de Vega. Les hommes, même quand ils se déchirent, font leur histoire ensemble. Le poète, je dirais aussi bien le peintre, est avec eux. Mais son devoir et son pouvoir choisissent la réalité, il la veut profonde et morale. Et si le mal même peut le mener au beau, ne peut que le mener au bien. Ce sont les perfections de son époque bleue, c’est le réalisme désespéré du cubisme et c’est son génie de la beauté qui donnent à Picasso toujours plus de conscience, qui élargissent le sentiment qu’il a de la présence humaine indispensable.

 

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