Picasso: Théâtre

 

 

La dépouille du Minotaure

(Par G. Vitaly)

D’emblée le regard passionnément de Picasso nous impose sa grande toile en plan général. En vision totale, sur ce monumental rideau de scène, le peintre affirme et installe la lumière, les couleurs et les formes. Le rapport entre les personnages peints et le peintre s’établit avec une violence raffinée. Les rôles sont distribués, les acteurs de la tragédie, pour un instant se sont arrêtés dans l’espace scénique, comme pour reprendre leur souffle, avant de rejoindre leur destin. L’œil de Picasso diffère de celui auquel la peinture classique française, plutôt son enseignemLa dépouille du Minotaure en costume d'arlequin - extrait -, 28 mai 1936, 8,30x13,25 cm  ent s’était acharné à nous inculquer afin d’éduquer notre façon de voir et de percevoir, donc de comprendre, les œuvres peintes du passé.

Dans la Dépouille du minotaure en costume d’arlequin, Pablo Picasso s’empare de l’essentiel et l’esprit de sa toile, – le sujet – ne s’attarde pas sur d’inutiles détails. Il ne butine pas les petits objets ; ne s’intéresse à aucun détail superfétatoire. Appuyé sur un dessin fort, éloquent et symbolique à la fois, Picasso nous envoie à la figure une scène de théâtre, qui sans crier gare, nous installe dans la tragédie et le pathos rhétorique. Avant toute action dramatique – nous sommes déjà dans l’arène. Les rôles de la vie et de la mort sont distribués

A présent, découvrons le travail qu’avait demandé ce monumental rideau. La force du trait et les contrastes entre les protagonistes, – ces tragédiens muets, nous clouent d’admiration. Picasso fait sortir ce tableau de son époque bleue comme d’un tiroir. Voyez le fantôme bleuté du Minotaure qui fixe en nous cette impression. Partout la couleur s’étale, comme au ralenti et enveloppe d’un voile la bête cornue. Du bleu cobalt ou du bleu marine clair, pour le coin du ciel, en haut à droite, on passe au blanc auquel des vibrations rosées ajoutent un certain frémissement. Le sol entier recouvert de sang coagulé souligne l’extrême dramatisation que Picasso insuffle à son thème.

Les noirs et les gris, teintés de bleu à peine avoué, plongent la scène dans une inquiétante surréalité nocturne. Pendant un bref instant les personnages semblent ne plus respirer. Ils marquent un temps d’arrêt. Vont-ils s’enfoncer plus avant dans la tragédie ? Nous sommes à l’écoute de la vibration des couleurs. Le garance “maté” qui colore le manteau d’arlequin, – ce glacis de sang vibre en sourdine, – alors que son habit aux losanges pâles, à peine teinté de “violine” (plus que de violet), de gris bleuté et d’ocre jaune clair épouse le corps écroulé et suggère la pâleur froide de la mort. Notre regard, accroché maintenant à la tête énorme, têtue, du Minotaure cherche à traduire le non-dit de la légende. En effet, ce masque s’est figé dans une expression ahurie, avouant une surprise. Il nous intrigue et nous inquiète par son étonnement. La dépouille d’Arlequin-Minotaure – traînée par un catcheur –, ce Thésée masqué, ce rapace surhumain, accentue encore plus l’expression lamentable du mufle de la bête. Le personnage, à la tête d’aigle, broie sa victime plus qu’il ne la porte. Son œil rond, fixe et terrifiant d’aigle royal nous fascine. Ses mains, battoirs aux doigts puissants, emprisonnent la dépouille du Minotaure. A chaque instant la victime pourrait être déchiquetée.

Devant cette toile qui s’impose par sa masse, l’admiration et une certaine inquiétude s’emparent de nous. Nous sommes dans le grandiose. La brutalité picturale de Goya surgit dans notre mémoire. Les têtes de taureaux, ou encore son Saturne, se présentent devant nos yeux. Nous revenons à Picasso. Le souvenir des images en blanc de neige et en noir profond – vraiment noir-noir des séries minotoraumachiques – s’impose à notre regard intérieur, car les images amies ne vous quittent jamais. Elles nous invitent à quelques mystérieuses visites dans les boyaux profonds des labyrinthes jaillis de l’imagination tragique de Picasso. Nous revoyons, aussi les carreaux bruts du XVIIe siècle des artisans-artistes de Paterna. Ces belles céramiques font défiler devant nous quelques héros, serrés à la taille, à la Pierre Cardin première manière, dans leurs cottes de mailles, glaive en main. Ils mettent à mort des dragons ailés, à la gueule diabolique et leurs pattes griffues nous font frémir d’horreur ! Ces représentations naïves et fortes à la fois sont des paraboles ou encore des thèmes inspirés par les épopées. A nous de deviner les différents messages que les artistes voulaient nous transmettre.

Non moins subtilement, le titre de notre rideau : La dépouille du Minotaure en costume d’arlequin. Que vient faire ici ce costume d’arlequin ? Son nom d’un démon que l’on désignait en vieux français « Hellequin », devenu, plus tard, en italien : « Arlequin », avant de se répandre sur toutes les scènes européennes et paraître dans beaucoup de comédies. Je ne sais si Picasso s’en était souvenu ? Toutefois la combinaison d’un démon et d’un monstre semble convenir à l’intime fantasmagorie du maître. Nous devinons beaucoup de volte-face sous l’habit de notre grand valet de comédies.

Picasso a toujours été mêlé à la vie théâtrale. Son nom reste attaché notamment aux ballets de Diaghilev. Nous connaissons son amour du cirque. Ses acrobates, ses athlètes, ses cavalières et ses arlequins affamés suant la tristesse. Ils ont toujours retenu son attention de peinture. Il a brossé des décors, fait des maquettes de costumes, écrit quelques pièces de théâtre. Nous avons lu son très surréaliste Le désir attrapé par la queue.

Mais revenons au rideau. Son évidente et violente théâtralité nous frappe. Les différents personnages, loin d’être figés comme cela arrive souvent dans les grandes compositions, sont au contraire tous en action. Ils sont surpris de se rencontrer là, tout à coup. L’effort de l’homme à la tête d’aigle ne s’arrête pas. Malgré le poids énorme du Minotaure il poursuit sa marche. Son pied, au tout premier plan, attaque avec fermeté le sol. Alors que les jambes du monstre traînent dans un bain de sang qui inonde la terre et s’écoule vers la mer, ce miroir bleu pâle qui se confonde avec le ciel aux gris dégradés, délavés en partie, alors que le bleu cobalt pâlot colore l’immeuble, – construction à cinq étages parfaitement déshumanisée et qui sort d’un rocher resté indifférent à la tragédie qui se joue devant nous. Le mouvement de cette toile en action dramatique ne s’arrête toujours pas. L’histoire continue à occuper nos yeux. Elle cherche un thème additif pour nous intriguer toujours davantage. Nous découvrons d’autres personnages. Picasso complète sa distribution, ne lésine pas sur le nombre de ses acteurs. Nous avançons maintenant dans une intrigue complémentaire. Volontairement cette dernière n’est pas « composée » au hasard. Elle va, au contraire nous apporter un coup de théâtre inattendu. Le mythe s’éloigne. Nous quittons la Grèce, ainsi que Thésée exterminateur du Minotaure. Il vient de sortir du labyrinthe…

Maintenant dévisageons avec toute notre attention le groupe étagé de gauche. L’acteur (le personnage) à la barbe noire s’accroche, dans ses espadrilles noires, au sol qui glisse vers la mer. Coiffé d’une tête de cheval, il laisse retomber, sur son corps de paysan trapu, la dépouille du cheval écorché. Silhouette surréelle – sortie d’un opéra wagnérien. Ce nouveau personnage, son poing armé d’une grosse pierre, exprime-t-il un geste défensif ou, au contraire, une possible attaque ? Qui le menace ? Un suspense nous est offert. Nous voici partis à la recherche de la signification de nouvelles paraboles. Nous nous abîmons dans un rêve peint. Ce caillou serré dans la grosse main rude du personnage barbu nous intrigue de plus en plus. Son regard calme et droit, sa morphologie aux lignes sculpturales, son avant-bras musclé et la décision de son geste en mouvement arrêté pourraient, symboliquement, exprimer la révolte d’un peuple en marche. A partir de ce moment, toutes les passions contraires sont bien mises en présence par Picasso sur son rideau de scène. Tout à coup, l’adolescent à la couronne fleurie exprime le calme, presque le silence. Il semble vouloir arrêter les jeux de la Mort. Arrêter le sang qui coule. Cet enfant, peint à hauteur de ciel, étend au maximum ses bras, et tel un danseur gracieux. Ce geste fragile et pacifique – justement par sa grâce et par son pacifisme candide –, relance et complète les premiers thèmes de ce monumental puzzle. Ce pur enfant, dans l’esprit de Picasso annonce-t-il l’avenir radieux ? Nous sommes en 1936.

Nos rêveries nous ont éloigné du Quatorze-Juillet, pièce de Romain Rolland que nous allons applaudir tout à l’heure. (Pensons que nous sommes en 1936.) Dorénavant, on devine le sens de la main qui serre, de toutes ses forces, la grosse pierre. Ce geste veut exprimer la révolte du peuple. Nous voici sur la piste de la Révolution française. Picasso pense, sans doute, aussi à son Espagne… Nos yeux continuent à fouiller le groupe des trois protagonistes étagés. La peau du cheval, – ce cheval de labour écorché se dresse par la volonté de l’homme barbu, le petit noiraud aux yeux charbonneux à la Cocteau. Cette peau de cheval devient un apport important pour l’intrigue que Picasso nous propose. Ce cheval carnavalesque s’impose à nos regards par son ultime et dérisoire effort. Nous sommes confrontés à une force tellurienne. La tête macabre des la tête, aux naseaux ouverts humant la mort, présente des dents : clavier qui arme cette bouche au sourire sorti d’un charnier. Cette lamentable mâchoire sans chair nous menace d’une morsure mortelle. Le mouvement de cette impressionnante tête morte rejetée en arrière avec une coquetterie d’acteur tragique de l’ancienne école, nous fera singulièrement penser à l’incomparable Guernica, que nous ne connaissons, bien entendu, pas encore !

Avant le spectacle, le rideau de scène de Picasso nous a tenu en haleine. Il nous a conté légendes et vérités quotidiennes. Il nous a laissé nous approcher de son monde imaginaire. Tout le temps, le temps d’un regard, nous étions subjugués, hors de la réalité immédiate. C’est beau, les rares rêves en couleurs.

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