Picasso : théâtre

 

 

Rideau de Scène pour le théâtre du peuple,

Dit « Rideau de scène pour Le Quatorze-Juillet »

« La dépouille du Minotaure en costume darlequin »

 

Lhistoire du rideau

            Les délais trop brefs de la commande ne permettent pas à Picasso de créer une œuvre originale pour la pièce de Rolland. Il choisit d’agrandir une petite gouache rehaussé d’encre de Chine, peinte le 28 mai 1936 : La Dépouille Du Minotaure en costume d’arlequin. Elle représente le Minotaure mort, en habit d’arlequin, soutenu par un géant ailé à tête d’aigle. Un homme puissant et barbu, affublé d’une peau de cheval, s’avance en menaçant le monstre de son poing droit dressé ; il porte sur ses épaules un bel adolescent ( ?) couronné de fleurs qui, de ses bras écartés, semble arrêter le couple mythique.La dépouille du Minotaure en costume d'arlequin - extrait -, 28 mai 1936, 8,30x13,25 cm  La scène paraît ainsi suspendue dans un paysage désolé de bord de mer, devant une tour en ruine. Choix étrange s’il en est puisque l’œuvre n’offre aucun rapport iconographique et narratif avec le drame enthousiasmant de Romain Rolland.

En cette année trente-six, pour qui ne saurait combien Picasso est Arlequin, Minotaure et à quel point Picasso conjugue depuis longtemps allusions personnelles, références mythologiques et tauromachiques. Il est sans doute naturel de voir, dans l’affrontement des personnages de son rideau, l’opposition du bien et du mal, la victoire de la jeunesse, de la beauté triomphante sur la mort menaçante, celle de la vérité, du progressisme face à l’obscurantisme, celle de la Paix chassant les monstres de la Guerre… pour celui-là, il est toujours loisible de trouver quelque logique au rapprochement des thèmes épiques de Picasso et de Romain Rolland. Et l’on imagine aisément l’ampleur du souffle révolutionnaire et pacifiste de la pièce décuplé par l’imposant dialogue des personnages démesurés du rideau.

N’y a-t-il pas là, dans ce rapport étrange du verbe et de l’image quelque écho des angoisses et des résolutions optimistes qui enflammèrent les évènements de 1789 que l’on honore symboliquement ce 14 juillet de 1936 ? Se peut-il que le choix de Picasso affirme une sorte d’équivalence entre drame personnel et épopée sociale, mieux encore, une cohérence entre la vie, le théâtre et l’histoire ?

Le Rideau de scène pour “ Le Quatorze-Juillet” fut rapidement brossé dans la semaine précédant la première représentation. Pour ce faire, Picasso fit appel à un ami, le peintre Luis Fernandez. « Picasso avait apporté à mon mari une maquette de ce tableau en lui demandant de l’agrandir considérablement. Ce qu’il a fait. Il a dû utiliser un local approprié […]. Il a été obligé de dessiner et peindre le tableau par terre à cause de sa taille […]. Lorsqu’il a été achevé, Picasso s’est montré fort satisfait et s’est borné à souligner les contours en noir comme il le faisait habituellement. Bien entendu il l’a signé mais a toujours fait remarquer que c’était Fernandez qui l’avait exécuté. » Le rideau porte encore aujourd’hui le tracé de la mise au carreau et le dessin sous-jacent des figures est toujours sensible. Quelques différences de mise en page ont été dicté par les dimensions de la scène : les personnages du rideau sont cadrés dans un espace élargi entraînant une modification du traitement du paysage et de la tour qui apparaît d’autant plus en ruine. Le détail incisif et nerveux du dessin initial ne pouvait être reproduit. Mais Fernandez a réalisé une prouesse : la légèreté et la finesse de la facture, le flotté de la touche restituent parfaitement la monumentalité et la puissance contenues dans la gouache originale, traitée ici comme un immense pastel bleu d’une grande luminosité. Luis Fernandez n’a pas trahi Picasso qui a apposé sa touche. L’on perçoit bien ce que le geste ultime de l’artiste apporte en guise de signature. Quelques éclats de peinture noire soulignent la violence et la fermeté du trait qui vient oblitérer çà et là le dessin préparatoire bistre pour donner vie et puissance à une attitude, à un mouvement, notamment pour les mains, les membres et les têtes. Quelle vivacité, quelle luminosité apportent encore les adjonctions de pigment blanc, particulièrement dans la couronne de fleurs du jeune homme et dans l’habit d’arlequin ! La griffe du maître !

Toute la “démiurgie” de Picasso éclate dans l’affrontement gigantesque des couples d’hommes et de monstres qui symbolisent le combat insensé de la vie et de la mort, de la détresse et de l’espoir. L’œuvre condense enfin les recherches stylistiques, iconographiques et formelles de Picasso : elle conjugue expressivité plastique de la “période bleue”, clarté graphique et luministe du dessin classicisant d’après 1917 et surréalité du thème.

Après la dernière représentation du 23 juillet 1936, le Rideau de scène pour « Le Quatorze-Juillet » deviendra le rideau permanent du Théâtre du Peuple. Il servira en particulier pour des spectacles de danses populaires espagnoles et, en 1938-1939, pour les représentations de la Font-aux-Cabres de Lope de Vega, adaptée par Jean Cassou. En septembre 1939, Aragon le rapporte à Picasso nouvellement installé dans son atelier de la rue des Grands-Augustins. En 1965, l’artiste confie son rideau au musée des Augustins de Toulouse pour l’exposition “Picasso et le théâtre” organisée par Denis Milhaud ; il l’offre au musée à l’issue de la manifestation. Il enrichit aujourd’hui les collections du musée d’Art moderne.

 

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