Picasso: Théâtre

 

 

 

 

Le désir attrapé par la queue

(Pièce écrite par Picasso en Janvier 1941)

       Scène I
 
Le Gros Pied
 
L’oignon, trêve de plaisanteries : nous voici bien réveillonnés et à point de dire les quatre vérités premières à notre cousine. Il faudrait s’expliquer une fois pour toutes les causes ou les conséquences de notre mariage adultérin ; il ne faut pas cacher ses semelles crottées et ses rides au gentleman rider, si respectueux soit-il des convenances.
 
Le Bout Rond
Un moment, un moment.
 
Le Gros Pied
Inutile, Inutile.
 
La Tarte
Mais enfin, Mais enfin, un peu de calme et laissez-moi parler.
 
Le Gros Pied
Bien.
 
Le Bout Rond
Bien, bien
 
Les Deux Toutous
Gua, Gua.
 
Le Gros Pied
Je voulais dire que si nous voulons nous entendre enfin au sujet du prix des meubles et de la location de la villa, il faudrait, et d’un absolu parfait accord, déshabiller tout de suite le silence de son complet et le mettre nu dans la soupe qui, entre parenthèses, commence à refroidir à une vitesse folle.  
 
 
L’Angoisse Grasse
Je demande la parole.
 
L’Angoisse Maigre
Moi aussi, moi aussi.
 
Le silence
Voulez-vous vous taire.
 
L’Oignon
Le choix de cet hôtel comme lieu de rendez-vous et place publique du champ clos à faire de cet endroit n’est pas encore fait et nous devons examiner au microscope d’abord, parcelle à parcelle, les poils follets du sujet encore bien indécis.
 
Le Gros Pied
Ne vous cachez pas si adroitement derrière le derrière de l’histoire qui tant nous intéresse et nous chagrine ; le choix des témoins est fait et bien fait, nom d’une trique ! et à nous tous nous arriverons bien à découper la forme sur l’ombre portée du compte à régler au propriétaire.
 
Le Silence, enlevant ses habits.
Qu’il fait chaud, nom de Dieux !
 
La Cousine
J’ai déjà mis du charbon tout à l’heure, mais ça ne chauffe pas. C’est emmerdant.
 
L’Oignon
Il faudrait ramoner cette cheminée demain : elle fume.
 
Le Bout Rond
Il serait préférable de construire l’année prochaine une plus jeune et, avec ça, plus de souris ni cafards.
 
Le Tarte
Moi, j’aime mieux le chauffage central ; c’est plus propre.
 
L’Angoisse Maigre
Ah ! que je m’ennuie…
 
L’Angoisse Grasse
Tais-toi, on est en visite.
 
Le bout Rond
Au dodo, au dodo, Savez-vous l’heure qu’il est ? Deux heures un quart.
 
 
 
Scène II
(Changement de lumière : lumière d’orage)
 
Les Rideaux, s’agitant.
Quel orage ! Quelle nuit ! Une véritable certainement nuit câline, une nuit de Chine une nuit pestilentielle en porcelaine de Chine. Nuit de tonnerre dans mon ventre incongru. (Riant et pétant.)
 
(Musique de Saint-Saëns : « La Danse Macabre ». Des pieds, la pluie commence à tomber sur le plancher et des feux follets courent sur la scène.)
Rideau
 
 
Les rideaux, ouvrant leurs plis devant cette désastreuse scène, immobilisent leur dépit derrière l’étendue de l’étoffe déployée.)
 
Rideau.
 
 
Quatrième Acte
(Tapant des pieds)
 
La Tarte
C’est moi qui va gagner ! C’est moi qui va gagner ! C’est moi qui va gagner !
 
La Cousine
Et moi aussi ! Et moi aussi ! Et moi aussi !
 
L’Angoisse Grasse
Ça sera moi la première ! Ça sera moi la première !
 
Le Gros Pied
C’est moi qui aura le gros lot !
 
Le Bout Rond
C’est moi qui l’aura !
 
L’Oignon
Toujours, je dois être premier et je serai premier !
 
Le Silence
Vous verrez ! vous verrez !
 
L’Angoisse Maigre
C’est mon petit doigt qui me l’a dit !
(La roue de la loterie tourne.)
 
La Cousine
7. C’est la chance ! Je gagne le gros lot !
 
Le bout Rond
24, plus 00.10.42. Mais j’y gagne aussi le gros lot. Ça fait 249 mille 0089.
 
L’Angoisse Grasse
9. C’est bien mon numéro qui gagne le gros lot.
 

 

     

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